Vigilance Isère Antifasciste

Vigilance Isère Antifasciste

Combattre le Front national de Marine Le Pen. Par Alain Hayot, mai 2011

 

Article paru dans la revue  du  LEM "Lieu d’études sur le mouvement des idées et des connaissances" (créée par le PCF) :

Combattre le Front National de Marine Le Pen

 

Sommaire :

 

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Combattre le Front national de Marine Le Pen

 

Par Alain Hayot. 16 mai 2011

Alain Hayot est docteur en sociologie et anthropologie, membre du Conseil national du parti communiste français et son Délégué national à la culture, conseiller régional à la Région Provence Alpes Côte d’Azur. Il a été le co-rédacteur d’une brochure du PCF sur le populisme.

 

Je n’ai jamais vraiment travaillé comme sociologue sur la question du Front national. J’ai plutôt fait de la politique à ce sujet. Mes spécialités ne sont pourtant pas très éloignées car en tant que sociologue de la ville, j’ai toujours été confronté à ce genre de phénomène. J’ai beaucoup travaillé sur les migrants, les rituels urbains et sur toute une série de choses qui se trouvent à la frange de cette question. Je vous ai imprimé les derniers tracts du FN, et je vous invite à aller sur leur site, cela n’est pas inintéressant.

 

Ne pas traiter le Front national à part

Premiers éléments introductifs en forme d’écueils à éviter sur la question qui m’est posée ce soir. Il s’agit tout d’abord de ne pas traiter le Front national à part, comme s’il était une excroissance monstrueuse du système républicain, une maladie honteuse de notre corps social et politique. Or, très souvent tout se passe comme si nous ne considérions pas le FN comme étant le produit d’un certain nombre de crises que nous connaissons et que nous sommes capables d’appréhender et d’analyser. La crise sociale, bien évidemment ; j’essaierai toutefois de démontrer qu’il ne suffit pas de faire reculer la crise sociale pour faire reculer le FN. Mais surtout la crise politique, la crise globale que vit notre société, que nous pourrions aussi appeler la fracture démocratique entre le peuple et le système politique. La crise politique de la droite française en pleine recomposition. J’y reviendrai tout à l’heure. Le schéma de René Rémond a du mal aujourd’hui à s’appliquer aussi mécaniquement. Il y a aussi la crise politique de la gauche française, celle du communisme, de la social-démocratie et la difficulté pour la gauche à porter un nouveau projet alternatif.

Deuxième remarque introductive : ne pas traiter le Front national à part revient à évoquer l’inefficacité totale de la démarche dite de « cordon sanitaire ». J’ai toujours pensé que cela n’avait jamais vraiment fonctionné. Il est bien sûr toujours possible de dire des choses intéressantes à ce sujet, mais la référence à l’histoire qui est la base de la théorie du cordon sanitaire, et qui fut pendant un temps efficace, ne l’est plus désormais. Surtout avec les générations nouvelles pour qui, parfois, cette histoire n’a pas le même sens bien qu’elle reste présente dans la mémoire collective. Mais peut-être aussi et surtout parce que nous faisons face à une actualisation du projet populiste, à une sorte d’aggiornamento à l’échelle européenne qui ne concerne pas que Marine Le Pen. Cela renvoie en effet à une situation politique à l’échelle européenne. Cet aggiornamento intègre la mondialisation financière et propose une réaffirmation identitaire des appartenances nationales, ethniques, ainsi que des appartenances en termes de civilisation qui tente d’actualiser des valeurs conservatrices, notamment sur les thèmes dits de société. Je parle d’actualisation car je ne suis pas convaincu que nous ayons de vraies ruptures dans ce domaine. Enfin, une recomposition politique fondée sur une tentative d’hégémonie culturelle, la « lepénisation » des esprits, nous en reparlerons. Mais également sur des propositions programmatiques et une recomposition politique dont on voit bien qu’elle ne se heurte plus à un refus catégorique. Autant Chirac était attaché à la théorie du cordon sanitaire, autant Sarkozy l’a complètement abandonner. Il a totalement changé son fusil d’épaule ainsi qu’une grande partie de la droite qui se situe désormais dans la perspective, à terme, d’une grande alliance nationale et populiste. La question qui est posée, selon moi, n’est pas « l’alliance aura-t-elle lieu ? », mais « sous quelle hégémonie ? » Nous pouvons aussi avoir une réflexion historique sur la façon dont le nazisme est devenu un projet politique porté par l’ensemble de la droite allemande, sous l’hégémonie de son extrême.

Troisième écueil : cela paraîtra très paradoxal et il ne s’agit pas de ne plus faire de sociologie avec le Front national, au contraire, mais nous devons en finir avec une approche exclusivement sociologique. Il convient de lui substituer une approche politique fondée sur un affrontement d’idées, de valeurs, de projets, de programmes. D’ailleurs, pourquoi faisons-nous autant sociologique avec le FN et beaucoup moins avec le PS, l’UMP ou les Verts ? Ne contribuons-nous pas, d’une certaine façon, à la culpabilisation des électeurs du FN, culpabilisation qui n’est pas très efficace sur le plan politique ? En outre, les électeurs du FN se cachent de moins en moins, ils se sentent de moins en moins coupables de voter FN. Il serait préférable d’affronter ce que dit et ce que fait le FN en termes de contre-offensive idéologique, culturelle, symbolique et politique, dans une optique… gramscienne de reconquête de l’hégémonie culturelle. Je vais donc exprimer ma pensée à ce sujet et faire tout de même un peu de sociologie afin de déculpabiliser en premier lieu les communistes. Je trouve en effet que ces derniers portent une culpabilité terrible vis-à-vis du FN car ils ont intériorisé l’idée qu’ils sont responsables de son développement comme le laisse croire l’analyse de Pascal Perrineau. Mais il n’est pas le seul à avoir étudié la sociologie du vote FN, aujourd’hui, d’autres sociologues, dont Erwan Lecoeur, se sont spécialisés sur cette question. Ils sont d’ailleurs radicalement contre les thèses de Perrineau, mais bien entendu, ils n’ont pas la surface médiatique de celui-ci. Je vous rappelle que M. Perrineau est consultant rémunéré auprès du Président de la République, il est conseiller du cabinet de l’Élysée sur ces questions.

La thèse de Perrineau est résumée au sein d’une formule : le « gaucho-lepénisme ». Cette thèse affirme que l’électorat FN serait majoritairement ouvrier ou issu des classes populaires et qu’il serait également majoritairement issu des transferts de voix venant de l’électorat communiste et socialiste ; plus généralement, l’électorat de gauche. Cette thèse a permis de mettre en avant une sorte d’idée culpabilisante pour le PC et la gauche à qui nous attribuons la faute originelle. Au fond, il est dit que le vote FN serait, pour reprendre l’expression de Marx à propos de la religion, le « soupir de la créature opprimée ». Cela signifie en gros que la gauche ne serait plus capable de recueillir le soupir de la créature opprimée et de lui donner du sens. Or, s’il y a effectivement des ouvriers qui votent FN ainsi que d’anciens communistes, d’une manière générale, tout cela est faux et nous n’avons pas à plaindre les électeurs ou à comprendre ceci ou cela. Je reçois parfois des déclarations de dirigeants communistes qui sont de grandes personnalités, tel que le député de Vénissieux qui m’a révélé avoir fait un tract en direction de l’électorat du FN lors des cantonales afin de l’appeler à voter pour la candidate communiste. Il affirmait : « Je vous comprends et c’est parce que je vous comprends et que je partage un certain nombre de vos préoccupations que je vous appelle à voter pour elle. » Ils ne l’ont pas fait et je ne vois pas pourquoi ils l’auraient fait. Je ne vois d’ailleurs pas comment il peut comprendre ; si c’est le cas, cela signifie qu’il comprend la préférence nationale. Nous y reviendrons car c’est une question importante. Je crois donc qu’il ne s’agit pas de comprendre et encore moins de plaindre. Il s’agit au contraire de combattre. Combattre sur le terrain des idées, sur le terrain de la solidarité, etc.

 

Sociologie du vote FN. Pourquoi la thèse de Perrineau est fausse ?

Je ne peux pas exprimer tout cela sans vous donner rapidement quelques indications de caractère sociologique. Tout d’abord l’historique du vote FN, car il n’a pas toujours été le même. Entre 1984 et 1987, il s’agissait d’un vote de radicalisation d’une partie de la droite et nous le retrouvons dans des secteurs péri-urbains plutôt résidentiels. Or, cela ne durera pas longtemps. A partir de 1995, il s’établit en effet un lien entre le vote FN et le vote populaire. En général, la partie la moins politisée du vote populaire est la partie déjà acquise à la droite. Nous savons très bien qu’il y a un vote ouvrier populaire de droite depuis fort longtemps mais il n’y a pas de corrélation directe avec le vote PC. Je vais vous démontrer pourquoi l’analyse de Pascal Perrineau est fausse. Le déclin du PC est antérieur à 1984. Il n’y a donc pas de relation mécanique. L’électorat FN est différent de celui du PC entre 1984 et 1987. Il faudrait donc se reporter beaucoup plus tard et toutes les études de sociologie électorale sérieuses démontrent que le vote communiste s’est transféré massivement vers l’abstention ou vers le PS. Le « gaucho-lepenisme » est une thèse qui, pour l’essentiel, affirme que le FN a recueilli la partie la plus politisée du vote communiste, et la partie la moins politisée, pour une très large part, s’est réfugiée dans l’abstention. Bien entendu, il y en a qui ont voté pour le FN, mais celui-ci a pris dans tous les électorats.

Ensuite, il y a cette évolution vers le vote FN dans les quartiers populaires, où en tout cas le grand Nord-Est ou le grand Sud-Est, dans les anciennes implantations industrielles -c’est ce qui permet à Pascal Perrineau de constater un peu vite qu’il s’agit d’un transfert de la gauche vers le FN -le développement du vote FN aura lieu mais se fera d’une manière très particulière. Sans entrer dans le détail, lorsque nous regardons la situation de près, nous nous apercevons que -je vais citer des exemples très précis car le grand Sud-Est à Marseille et en PACA sont des choses très intéressantes à observer -dans les quartiers pavillonnaires entourant les cités populaires, il y a eu des votes massifs pour le FN, environ 25 à 30 %, 40 % parfois. La cité populaire elle-même est massivement dans l’abstention et ceux qui votent le font principalement pour le Front de gauche, souvent sur la base d’un certain clientélisme. Mais dès que vous quittez les grandes cités populaires, pour aller dans les fameuses zones pavillonnaires, celles-ci sont souvent occupées par des couches sociales d’origine populaire ayant connu, voilà une ou deux générations, la promotion sociale.

Le sociologue André Donzel que j’aime beaucoup et auquel l’Humanité a consacré une page entière récemment, appelle cela « les citadins parcellaires ». La référence à Marx est évidente. Ce dernier, à propos du bonapartisme et du 18 Brumaire, évoque les « paysans parcellaires », c’est-à-dire ceux qui ont eu accès à la propriété de la terre et qui, au moment du Plébiscite et de Napoléon III, ont eu très peur, face à la grosse crise qui arrivait, de perdre ce qu’ils avaient conquis en une ou deux générations et sont jetés dans les bras de Napoléon III. Donzel, utilise le terme de « citadins parcellaires » pour désigner ceux qui ont connu l’ascenseur social des « trente glorieuses », qui ont accédé à la propriété de leur maison et ont une peur panique de ce qui se passe autour d’eux. Nous y reviendrons.

Vous avez aussi les villes moyennes. Autour de Marseille nous avons toute une série de villes de 10 000, 15 000 ou 20 000 habitants. La Penne-Mirabeau, Plan-de-Cuques, Allauch, etc., où il n’y a pas de logement social ; si la loi SRU leur tombe dessus, ils payent et payent très lourd. Il y a très peu d’immigrés et pourtant le FN fait 30 %. Il n’y a pas de cité populaire et même pas de zone sensible. Ces villes moyennes se trouvent dans la périphérie nord de Marseille et ne sont pas très loin des grands quartiers populaires de la ville elle-même. En règle générale, elles sont occupées par des classes moyennes. Effectivement, une partie d’entre elles a connu l’ascenseur social mais d’autres ne l’ont pas connu ou appartiennent depuis toujours aux classes moyennes. Enfin, vous avez un cas extraordinaire c’est celui de Cavaillon, ville de droite, grande tradition de droite, ville de la paysannerie riche du Vaucluse. C’est l’un des records français du vote FN, aux environs de 40 %. Qui a voté ? Une paysannerie qui a les moyens mais qui se sent terriblement menacée, ainsi que les classes moyennes liées à l’économie agricole. Alors que nous sommes dans un secteur de vote traditionnel à droite. Le vote FN n’est pas le vote de la désespérance sociale, c’est le vote de la peur du déclassement social. Le vote de la désespérance sociale, c’est l’abstention. Le vote FN est celui de la peur.

La sociologie de l’électorat FN : il est masculin aux deux tiers. Cela est rarement évoqué. Les femmes votent en effet très peu pour le Front national. Il s’agit d’un vote entre 35 et 49 ans. Comme par hasard, ce sont les catégories démographiques générationnelles qui craignent le plus l’avenir. Ce sont celles qui ont eu un mal fou à s’en sortir et qui sont les plus inquiètes. Vous avez effectivement 16 % de chômeurs dans l’électorat du FN et vous avez 19 % d’ouvriers. Cela est intéressant à observer. Mais ce n’est pas ce que dit Perrineau. Quand vous regardez l’électorat PS, il y a 27 % d’ouvriers et, rappelons-le, un ouvrier sur deux a voté Sarkozy en 2007. Il avait d’ailleurs pompé une large part de ceux qui étaient allés voter FN puis il les a un peu reperdus.

La majorité sociologique de cet électorat est donc un électorat de classe moyenne et de couches intermédiaires, beaucoup d’entrepreneurs, de petits artisans, etc. Le FN a mordu dans l’électorat populaire mais, historiquement parlant, la droite française a souvent fait cela. Du bonapartisme au sarkozysme, en passant par le boulangisme, le pétainisme plus spécifique ou le gaullisme. Donc, nous ne découvrons pas ce phénomène comme s’il s’agissait de la première fois. Je termine sur la question mais il me semble qu’il n’était pas inutile de rappeler ces points-là. Le sociologue Joël Combres, maintenant maître de conférences à Amiens, qui auparavant était à Avignon et avait travaillé sur la région PACA, a affirmé une chose parfaitement démontrée : il n’y a pas de corrélation mécanique entre le vote FN et le vote ouvrier, entre le vote FN et la présence d’immigrés, entre le vote FN et les zones d’implantation historique du vote communiste. C’est à partir de là que j’ai approfondi la question.

Voilà les enseignements que nous pouvons tirer de ces études. Cela ne veut pas dire que je refuse tout de la thèse de Perrineau mais, très franchement, celle-ci est bien solidement ancrée à droite, Henri Guaino l’a encore répété sur France Inter la semaine dernière. Il a déclaré : « Comme le dit Pascal Perrineau, tout le monde sait que le vote FN est un vote d’origine communiste. »

 

Considérons ce que le FN nous révèle de la société française

Par conséquent, pour affronter le FN, considérons plutôt ce qu’il nous indique à propos de la société française. Il nous montre tout d’abord l’ampleur des peurs et l’ampleur des replis que génère la brutalité de la crise. Je l’ai évoqué, peur du déclassement, peur de l’autre, peur du pauvre. L’autre n’est pas seulement l’étranger, il peut être le voisin, le chômeur, le jeune, celui qui est vécu comme concurrent. Peur de tous les replis, peur du communautarisme qui mène à l’enfermement.

Deuxièmement, c’est la résurgence d’un vote fort en faveur d’une droite nationale populiste mais ce n’est pas seulement un vote en faveur du Front national. Par exemple, en 2007, le basculement qui s’est opéré du FN vers Sarkozy et aujourd’hui en partie de retour au FN. 20 % des frontistes ayant voté Sarkozy en 2007 sont revenus au vote FN en 2011 ainsi que 20 % des de Villiers. Nous avons bien un transfert de voix. C’est classique. Nous avons donc la résurgence d’une droite nationale populiste qui ne se résume pas au FN mais, encore une fois, c’est une constante de l’électorat français. Je ne reviens pas sur l’inventaire que j’ai dressé tout à l’heure. Le vote pour cette droite nationale populiste, lorsque nous examinons historiquement les choses, a toujours été un vote interclasses avec une partie populaire importante - le rôle social de l’Église au XIXe siècle, les courants nationalistes et chrétiens durant l’entre-deux-guerres, la résistance gaulliste, etc. - Mais ces votes nous montrent la « droitisation » de la droite française, la levée du tabou de l’alliance et le besoin de se rallier à une personnalité capable de canaliser les peurs et de les traduire dans un projet politique. Manifestement, c’est ce qu’a tenté de jouer Sarkozy et qu’il n’assume pas aisément. Par contre, Marine Le Pen y parvient. Grande difficulté à laquelle nous sommes confrontés.

La troisième idée est donc ce que le vote FN nous montre de la société française. Il ne nous renvoie pas simplement à une attitude de rejet et de protestation vis-à-vis du politique. Le projet lepéniste s’est engouffré dans la crise du sens. Je ne vous répéterai pas ce que vous a dit Lecoeur. La crise du sens et de la finalité que connaît notre société. Le vote lepéniste n’est pas un vote protestataire, c’est fondamentalement et majoritairement un vote d’adhésion à une vision de la société, à une conception des choses. Il s’inscrit dans un processus de conquête idéologique, culturel et politique des esprits et des représentations. Au point que nous faisons aujourd’hui du lepénisme comme Jourdain faisait de la prose. Sans le savoir. Si vous aviez lu dans l’Equipe, le verbatim de la réunion de la Direction nationale du football français, vous auriez vu des gens ne pouvant être soupçonnés de racisme, gérant des équipes constituées de Noirs, de Beurs, qui sont de véritables éducateurs avec des dimensions humanistes que tout le monde connaît. Laurent Blanc a toujours dirigé des joueurs de ce type-là, il n’en a exclu aucun. Si vous lisiez les discours tenus, vous verriez qu’ils font du lepénisme comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Lorsque nous le leur avons fait remarquer, ils se sont excusés, ils ne l’avaient pas compris. Donc, la lepénisation des esprits n’est pas une vue de l’esprit - excusez-moi pour cette plaisanterie stupide.

 

L’aggiornamento du FN à la sauce Marine

Enfin, le FN est porteur aujourd’hui d’un projet politique dont les thèses sont en cours d’actualisation et largement reprises par l’UMP ainsi que par une fraction intellectuelle de clubs comme le club de l’Horloge ou le GRESS. On voit maintenant les passerelles que sont devenues un certain nombre de personnes. Tout le monde cite Collard, Ménard, et d’autres moins connus. J’évoquerai les thèses essentielles du projet politique. Ensuite, j’essaierai de démontrer que combattre le FN aujourd’hui, c’est s’attaquer concrètement au débat d’idées, aux enjeux de projet, etc. Les thèses essentielles de ce projet politique tournent donc autour de quelques axes forts que tout le monde connaît et que je vais rappeler, car je ne suis pas certain que nous sachions réellement ce que dit le FN. Il est intéressant de voir que les axes forts du projet lepéniste sont à la fois une grille de lecture et une grille de compréhension de ce qui se passe concrètement dans la vie de tous les jours, c’est la crise vécue au quotidien et en même temps, ce sont des propositions de recours, pour reprendre l’expression du FN. Ce qu’il nomme l’alternative. Les axes sont les suivants :

La préférence nationale, contre le mondialisme, contre l’immigration, contre l’européanisme. Je dirai deux mots à propos de l’actualisation « marinesque » si j’ose dire.

Un État fort, contre l’État-providence, l’assistanat social, le laxisme avec une vision autoritaire, disciplinaire, policière, répressive, etc. Mais avec l’absence énorme d’une intervention dans le champ social lui-même. Nous n’entendons jamais parler du service public dans le programme du Front national. L’intervention de l’État dans le domaine économique, c’est Marine Le Pen qui l’a introduit d’une drôle de façon.

La valorisation de l’action individuelle et entrepreneuriale, avec l’anti-fiscalisme, la déréglementation et aussi toute une série de choses comme, par exemple, l’accès à la propriété individuelle. Le FN ne propose pas de logements sociaux, il propose de donner ceux qui existent aux Français et de leur réserver également l’accès à la propriété. C’est la priorité des priorités pour lui.

La défense des identités et des valeurs traditionnelles. L’identité nationale, je ne m’attarde pas sur le sujet car cela fut l’un des grands terrains de rencontre entre le sarkozysme et le lepénisme. C’est « l’islamophobie » qui a complètement remplacé l’antisémitisme. Dans l’un de ses communiqués, Louis Aliot, le jules de Marine et l’un des principaux dirigeants du FN aujourd’hui, s’en prend violemment au président du CRIF mais d’une façon un peu surprenante. Ce dernier commençant à réaliser que beaucoup de juifs votent FN, s’inquiète et rentre dans le lard du FN ainsi que du cordon sanitaire dans un discours à Montréal. Aliot lui rétorque que ce n’est pas lui qui empêchera les juifs de voter pour eux car il s’attaque à l’islamisme et fait référence à Israël. C’est le refus de l’islamisation de la France et de l’Europe. Marine Le Pen prend tout cela. Elle n’est pas en train de fabriquer un FN light, détrompez-vous, c’est autre chose.

La défense de la famille. Par exemple sur les allocations familiales. Si nous écoutons le FN, il est porteur d’un grand projet. Et pendant longtemps, il a défendu la foi chrétienne sur un mode quasi intégriste. Là, par contre, Marine Le Pen a mis la pédale douce dans son propos parce qu’elle constitue une partie de son électorat sur cette ligne-là. Lorsque vous regardez le site national du FN, vous voyez qu’ils y vont doucement sur le sujet. Ils ne sont pas du tout dans une guerre ouverte avec les intégristes.

L’aggiornamento à la sauce Marine porte davantage sur l’orientation et la démarche que sur le fond. Tous les grands thèmes que je viens d’évoquer sont toujours présents et sont mis au service de ce qu’elle appelle un « projet social ». Cela se traduit, par exemple, par la mise en avant de l’idée que la préférence nationale est la résolution des problèmes sociaux puisqu’elle est au service des Français pauvres, logement, santé, école, emploi, etc.

Néanmoins, cela ne signifie pas pour autant qu’ils construiront des logements sociaux car elle veut abolir la loi SRU et l’affirme clairement. Elle veut en finir avec la politique de la ville, avec tout ce qui ressemble de près ou de loin au traitement de la question sociale. L’État fort doit être au service d’une défiscalisation. Elle en fait un grand axe, déréglementation destinée aux artisans, aux TPE et PME. La défense de l’identité nationale est clairement exprimée et mise au service de la lutte contre l’immigration sauvage, donc de la lutte pour l’emploi. Elle a une façon très intelligente de reprendre tout cela, de le repositionner dans une logique sociale. La lutte contre l’islamisation de la société française est justifiée de ce point de vue là.

L’anti-mondialisme, ou la « dé-mondialisation » sur laquelle Marine Le Pen a sauté à pieds joints prenant fait et cause pour les « dé-mondialisateurs ». Elle déclare qu’il est nécessaire de mettre l’antimondialisme au service d’une politique de repli. Elle demande la sortie du FMI, la sortie de l’euro. Elle demande des mesures contre les raids boursiers, la suppression de la TVA sur les produits de première nécessité, le contrôle des prix par l’État. Lorsqu’il s’agit de réprimer, d’interdire, de fermer, l’État est là. Elle clame effectivement, dans l’anti mondialisation, la préférence nationale doit conduire à fermer les frontières dans certains cas, sur certains produits, etc. En ce qui concerne le sécuritarisme, c’est Grenoble puissance 10 ! Elle est toujours, et elle le met en avant, pour le rétablissement de la peine de mort. Elle n’appelle plus cela ainsi, elle évoque simplement le rétablissement de la peine de mort pour les faits graves, les crimes sexuels et toute une série de choses. Elle parle de l’expulsion des délinquants étrangers. Alors que Le Pen affichait clairement son ultralibéralisme, Marine se prononce pour la dé-mondialisation. Cela est un véritable scandale car dans la mondialisation il y a des choses qui ne sont pas totalement inintéressantes. Je pense que les théoriciens de la dé-mondialisation ont prêté le flanc à l’OPA de Marine Le Pen pour une raison très simple : cela lui permet en effet de dénoncer l’ultralibéralisme, contrairement à son père. Or, dans ses propositions économiques, elle se garde bien d’employer la lutte contre l’ultra libéralisme, elle cite la lutte contre le mondialisme. Cela signifie qu’elle ne dit rien sur la maîtrise des marchés financiers, pas davantage que sur les services publics. Elle renvoie essentiellement à la théorie de la préférence nationale, à la fermeture des frontières, au contrôle des marchandises et aux mesures protectionnistes. Elle saute en effet à pieds joints sur le protectionnisme.

 

Affronter le FN c’est d’abord combattre clairement ses thèses et le dire. Projet contre projet.

Je terminerai sur l’idée qu’affronter le FN c’est d’abord, je crois, combattre clairement ses thèses et le dire. Je n’ai pas encore vu une campagne politique, pas plus chez le PS et l’UMP que chez nous, qui affrontait le FN en combattant ses thèses. Il s’agit également de lutter contre la division. J’en dirai deux mots tout à l’heure car il me semble que si la campagne de la CGT est intéressante, je trouve néanmoins qu’une campagne politique permettrait d’aller beaucoup plus loin. Il s’agit de tisser à nouveau des liens de solidarité entre toutes ces catégories qui sont mises en concurrence et divisées. Et bien évidemment, donner un élan beaucoup plus fort à un projet alternatif qui puisse prendre le contre-pied du projet du FN, mais aussi de celui de la droite française qui est, aujourd’hui, de plus en plus nationaliste, populiste, capitaliste et tente de créer les conditions nécessaires pour faire en sorte que le capitalisme, à bout de souffle, ne s’éteigne pas.

L’immigration accusée d’être à l’origine de la crise. Nous ne prenons pas cette question de front et ne la traitons pas comme telle. De quoi s’agitil ? Est-ce un problème, une question de société ? Si c’est une question de société, à quoi renvoie-t-elle ? Quelle réponse apporter ? Il ne s’agit pas de combattre l’émigration mais de lui apporter une réponse.

L’anti-mondialisme. Avons-nous vraiment des campagnes politiques autour de cette question ? Je n’en suis pas convaincu. J’ai également fait une fiche là-dessus.

Le sécuritarisme. Cela ne concerne pas uniquement le FN. Il est fondé sur une vision répressive et guerrière de la société. Que lui oppose-t-on ? Manuel Valls ou une théorie nouvelle du vivre ensemble ? Y compris avec le rôle d’une police citoyenne ou des choses comme celle-ci : éducation, prévention, etc.

Dernière remarque : un projet ne peut se dire social s’il est fondé sur la division des dominés, sur l’exclusion d’une partie d’entre eux et sur la mise en accusation du plus pauvre et de la différence. S’il n’y avait pas d’immigrés, croyez-vous que la concurrence entre les salariés et les ouvriers disparaîtrait ? Il semble que nous connaissons des pays qui n’étaient pas des pays d’immigration et dans lesquels le capitalisme était autant exploiteur. C’était le cas des pays latins comme l’Espagne ou l’Italie qui n’étaient pas des pays d’immigration mais des pays d’émigration. Beaucoup sont partis mais très peu sont venus. L’immigration dans ces pays date seulement de 20 ou 30 ans. Etaient ils plus protégés des crises et autres ? Cette division des dominés, donc, désarme les forces populaires et les laisse en très grande fragilité face aux dominants, aux oligarchies.

Pour conclure, je dirais simplement que l’entreprise lepéniste a réussi sur deux terrains : elle a ancré à droite une force politique qui a une influence réelle sur la durée mais a peut-être surtout essaimé idéologiquement ses analyses, ses valeurs, sa vision de la nation française. Ce que nous appelons la lepénisation des esprits. Elle a créé les conditions d’une hégémonie idéologique et culturelle et donc les conditions politiques d’une recomposition de la droite française sur ces bases-là. Cela fut possible grâce à la construction d’un projet politique ; et pour combattre le FN, il ne suffit pas de réduire la crise sociale et de faire reculer le chômage. Depuis très longtemps, je suis convaincu que ce n’est pas cela qui fera reculer le FN. C’est en combattant ses thèses comme celles de toute la droite aujourd’hui, c’est en reconstruisant des solidarités actives entre les dominés, c’est en élaborant et en partageant un projet alternatif, en proposant une nouvelle théorisation politique que nous ferons reculer, dans un même temps, la crise et l’influence du FN.

Le FN présente une théorisation politique qui redonne sens et ambition aux aspirations populaires. A gauche, chacun sait que l’abstention autant que le vote FN sont un problème majeur pour nous. Ces deux phénomènes indiquent l’urgence d’une nouvelle théorisation politique à la mesure de cette crise de civilisation que met en avant la crise du capitalisme. Crise d’alternative que la gauche française et les communistes connaissent particulièrement depuis la chute du mur de Berlin. Il faut, selon moi, inventer et c’est ce qu’il y a sans doute de plus difficile.



13/01/2012

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