Vigilance Isère Antifasciste

Vigilance Isère Antifasciste

Enquête. Cette "France isolée", terreau du FN (dans L'Humanité)

L’HUMANITE, 30 octobre 2013 :

Enquête. Cette "France isolée", terreau du FN

Elles ne font pas la une des journaux mais n’ont souvent que la télé comme fenêtre sur le monde. Réduites au silence médiatique, loin des centres de décision, aux services publics sacrifiés, à l’emploi en lambeaux, ces terres nourrissent des réflexes de repli, faute d’une vraie réponse de gauche à leur sort. Élus et intellectuels dressent des constats convergents.

On les appelait « néoruraux » dans les années 1970 et 1980, « rurbains » dans les années 1990. Aujourd’hui, la mode est au « périurbain ». Ces Français de la ruralité, de la « France des marges » comme les a qualifiés le démographe Hervé Le Bras, sont désormais la cible privilégiée d’un Front national qui se rend à leur chevet une fois par mois. Si Marine Le Pen, lors de ce qu’elle appelle son « tour de France des oubliés », creuse un sillon rural, c’est qu’elle a saisi l’importance d’un phénomène photographié à longueur d’études et de reportages. Cette « fracture » entre France citadine et France rurale, ou périurbaine, mise en exergue sans qu’une solution émerge, est un puissant moteur du vote FN. En février 2012, l’Ifop pointait une surreprésentation, dans des zones localisées entre 30 et 50 kilomètres des grandes villes, d’un vote devenu « un lien identitaire qui pallie une absence de lien social », analyse le politologue Stéphane Rozès.

Ce n’est « pas une question de géographie », rectifie Alain Blanchard, 
conseiller général PCF-Front de gauche du canton à forte dominante rurale de Montataire, « mais d’isolement ». Une étude menée récemment dans son département, l’Oise (lire l’encadré), valide une « nouvelle » catégorie de Français : les « isolés ». Coupée du tissu économique et social, cette « France d’en bas » cumule les handicaps, qui, pour le sondeur Jérôme Fourquet et le géographe Michel Bussi, résultent d’un « mélange d’éloignement choisi et de relégation subie ». Michel Wieviorka 
s’est penché (1) sur ce « phénomène d’ampleur considérable » : « l’installation récente, en zones rurales ou périurbaines éloignées des centres-villes », de « foyers qui font de grands sacrifices pour sortir des HLM » ou « acquérir un pavillon dans un lotissement, posséder deux voitures pour aller au travail faute de transports en commun adaptés, et consacrer un budget important au carburant. Loin de tout service public ou les voyants se raréfier, loin aussi de tout commerce, de tout médecin, sans désir ni capacité de mettre en place des activités collectives ou une vie associative, ils s’en sortent avec difficulté ». Philippe Fourmet, maire sans étiquette de Récicourt, village meusien de 305 habitants, nous en dressait une liste dans l’Humanité du 30 avril 2012 : « Pour trouver un hôpital, il faut aller à Verdun ou à Bar-le-Duc », respectivement à 20 et 60 kilomètres. La sous-préfecture, La Poste, le Trésor public, tout est éloigné. À l’autre bout de la France, la géographe Catherine Bernié-Boissard note les disparités entre Nîmes (2), 
« la ville » du Gard, « un pharmacien pour 1 500 habitants », et Saint-Gilles, première municipalité de France passée au FN (entre 1989 et 1992), « un pour 2 200 habitants ».

En même temps que ce « délitement des liens économiques et sociaux » pointé par le docteur en philosophie Bernard Girard pendant la dernière campagne présidentielle, s’est affirmée « la disparition du liant constitué par les corps intermédiaires : organisations liées au travail, syndicats ; à la citoyenneté, partis politiques ; aux grandes idéologies et aux religions ». Cette « destruction des solidarités et des liens sociaux », René Monzat la soulignait déjà en 2003 (3).
Selon lui, le « paradigme libéral » « détruit à la fois les vestiges des solidarités “traditionnelles” et celles issues de l’essor du mouvement ouvrier ». Un « dynamitage en règle » – d’autant plus facile dans le monde agricole que, contrairement à l’industrie, la syndicalisation n’y est pas courante – qui concerne aussi bien les « solidarités militantes nées dans la perspective de la “lutte des classes”, que la traduction institutionnelle, économique, juridique des conceptions de gauche, keynésiennes, mutualistes, en particulier sous la forme de l’État providence ».

S’appuyant sur un programme « attrape-tout » abordant des préoccupations qu’il ignorait traditionnellement, le Front national de Marine Le Pen a donc logiquement fait de la défense des services publics de proximité un thème de campagne, et de la ruralité une terre d’élection. « Le phénomène de “ruralisation” du vote a fait l’objet d’attentions particulières de la part de l’équipe de campagne de Marine Le Pen en 2012 », note Gilles Ivaldi, dans la 
Revue politique et parlementaire (avril-septembre 2012), avec la création d’un poste de conseiller agriculture, ruralité et environnement. Dans son discours de Châteauroux, le 26 février 2012, l’héritière du FN a ainsi pu promettre le « retour des services publics de proximité », mis à mal par les « directives européennes de la honte ». Une adresse à la « France rurale » méprisée par les « élites parisiennes ». En décembre 2011, nous racontait entre les deux tours de la campagne présidentielle le maire de Récicourt, une tempête a privé les villageois d’électricité pendant vingt-quatre heures : « Impossible de joindre EDF, ou la préfecture. Et, depuis, personne n’a répondu à mes demandes d’explication. Mêmes nous, les élus ruraux, ne sommes plus associés aux décisions. Les gens sentent ce mépris des élites. » Résultat : 33,91 % pour Le Pen à la présidentielle…

L’héritière a su capter cette colère, notamment dans les couches populaires. En associant les effets de manche de son père et la dénonciation des conséquences réelles du déclassement, voire la peur d’être déclassé, elle a su travailler un électorat qui dépasse sa cible traditionnelle de petits commerçants, d’artisans… Mieux que Jacques Chirac en 1995, elle a su faire fructifier l’idée de Marcel Gauchet, l’inventeur de la « fracture sociale », qui évoquait en 1995 un « pays des marges, renvoyé dans l’ignoble, qui puise dans le déni opposé à ses difficultés d’existence l’aliment de sa rancœur ». « Le parti s’est forgé une identité forte de porte-voix de la France d’en bas, des “invisibles” ou des “oubliés”, perdants de la globalisation menacés de déclassement par la compétition et l’ouverture nationale », note Gilles Ivaldi. « Les “obscurs”, les “sans-grade” de la vie sociale se rappellent au bon souvenir des “élites politiques” avec un bulletin “bleu Marine”», conclut Catherine Bernié-Boissard.

À ce sentiment de déclassement s’ajoute une fracture dans la fracture, notée par Jean Rivière dans la revue Espaces et Sociétés, en 2012 : « Des analyses localisées permettent d’établir que ce sont parfois les fractions d’habitants les plus anciennement installées qui observent avec inquiétude les transformations de leur environnement social et peuvent voter pour le FN. » Même les nouveaux venus « de l’intérieur » sont objet de méfiance. Dans Mon village à l’heure 
Le Pen, paru en 2002, Sébastien, vingt-sept ans, se confiait au journaliste « parisien » Christian Duplan, qui recueillait des témoignages dans son village d’adoption, Haramont, dans l’Aisne : « À cause de vous, les maisons sont devenues hors de prix, et nous, on ne peut plus les acheter. Pour vous, c’est facile de venir chez nous. Nous, dans l’autre sens, c’est impossible. (…) Personne ne te l’a dit qu’on ne pouvait pas sacquer les Parisiens ? Entre les Arabes et les Parisiens, je ne sais pas ce que le village déteste le plus. » Même constat dans les campagnes du Gard : « Les nouveaux venus consomment, pour la plupart, sur leur lieu de travail (Montpellier, Nîmes ou plus loin) et, n’apportant rien à l’économie locale, ils sont considérés comme des intrus. » D’autant que les nouveaux arrivants peuvent parfois s’exclure eux-mêmes de la vie communale, raconte cet élu picard, qui parle des propriétés en zone pavillonnaire « cernées de murs de deux mètres de haut… ».

Si le FN prospère sur ce « fond d’isolement croissant », note Michel Wieviorka, il se développe aussi « en l’absence de vie associative ». En 2002, la sociologue Nonna Mayer soulignait un vote « deux fois plus fréquent chez ceux qui disent n’appartenir à aucune association que chez ceux qui adhèrent à au moins une ». L’absence de lieux où l’on se croise, où l’on se parle et « où l’on apprend à se connaître » participe de cette « désagrégation progressive de tout ce qui fait le tissu social », note Catherine Bernié-Boissard. Elle y voit « un trait commun des localités où le vote FN progresse et se structure à un niveau élevé ». Selon Nonna Mayer, ce vote est plus fréquent chez les personnes « qui ne font pas confiance aux autres, qui n’ont pas le sentiment de pouvoir compter sur autrui ». Dix ans plus tard, son analyse est toujours pertinente. Interrogé par Rue89 durant la dernière campagne présidentielle, le maire Front national de Brachay, petit village de Haute-Marne (65 habitants, 72 % de votes FN à la présidentielle de 2012), ne nie pas : « Les gens se côtoient le 14 Juillet et au goûter de Noël, c’est tout. (…) Ils sont barricadés. C’est flagrant l’hiver : les habitants ont trois verrous à la porte à 19 heures. » Dans le village voisin, Blécourt, le vote FN est moins important, mais « si le comité disparaissait, notait le reporter, cela pourrait contribuer à faire basculer le vote. Blécourt serait alors soumis au cocktail explosif : retraités, nouveaux couples pas intégrés et absence de liens ».

« Si, inversement, le FN recule dans certaines communes et dans certaines banlieues, c’est aussi du fait de la capacité de ces communes à relancer une vie associative assoupie ou disparue », écrit Michel Wieviorka. Ou tout simplement de « réenchanter le réel »… à la mesure des moyens locaux. Georges Bouaziz, ancien maire socialiste de Villers-Cotterêts, dans l’Aisne, a ainsi tenu à construire une médiathèque avant la fin de son mandat, en 2001, même si « le citoyen de base n’entend pas que cela puisse être prioritaire ». Il entendait « réduire les fractures de cette société en la tirant vers le haut (…). La médiathèque participe à ce mouvement, à cette ouverture d’esprit, donc, à terme, à la lutte contre les idées du FN ». Est-ce un effet notable ? Quand, dans le département, le FN progresse de 
10 725 voix entre 2002 et 2012, il n’en gagne que 61 à Villers-Cotterêts entre les premiers tours des élections municipales de 2001 et de 2008, et chute à 666 voix au second tour de 2001 (dans une triangulaire) et 508 voix à celui de 2008 (dans une quadrangulaire). Comme un écho à ce que Pierre-André Taguieff et Michèle Tribalat écrivaient en 1998 (4) : une « stratégie antilepéniste ne peut agir que de façon indirecte : plutôt que d’affronter l’effet Front national », il faut « transformer les conditions d’émergence et d’extension du mouvement national populiste autoritaire », notamment par « la mise en œuvre de politiques publiques ». Un axe de travail pour la gauche, qui, faute d’alternative, soulignait le philosophe Bernard Stiegler dans l’Humanité du 26 avril 2013, laissera prospérer le FN « dans ce désert des idées politiques en se posant en défenseur de la puissance publique ».

 

Oise, des petits calculs à la réalité. C’est un texte que personne n’a lu, mais qui a fait couler beaucoup d’encre. Le conseil général de l’Oise a fait réaliser par le sondeur Stéphane Rozès et le sociologue Alain Mergier une étude sur le lien social dans le département, qui croise… le vote Front national.

Le parti d’extrême droite a aussitôt accusé le conseil général de chercher, avec l’argent des contribuables, « des arguments pour éviter la claque électorale qui se prépare ». Or, si la gauche départementale a été éliminée au premier tour de la législative partielle de la 2e circonscription, en mars 2013, sa motivation à mener cette étude ne réside pas dans ce traumatisme. L’étude « n’a pour but que d’analyser le sentiment d’isolement de certaines fractions de la population et d’être au plus près de leurs attentes en matière d’emploi et de mobilité », explique le cabinet du président du conseil général. De fait, la collectivité en a tiré des conclusions propres à lutter contre l’isolement : signature de 400 emplois d’avenir, équipement total du territoire en fibre optique d’ici sept ans au plus tard, accent mis sur l’entretien des routes, covoiturage, etc. Et si en luttant contre le repli, cela enraye la montée du FN...

  1. Dans le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2013.
  2. Dans l’ouvrage collectif Vote FN. Pourquoi ?, Au Diable Vauvert, 2012.
  3. Dans les Voleurs d’avenir, Textuel, 2003.
  4. Ces Français qui votent Le Pen, Flammarion, 2002.
  5. Dans Face au Front national, des arguments pour une contre-offensive, 
La Découverte, 1998.

Grégory Marin



02/11/2013

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 92 autres membres