Vigilance Isère Antifasciste

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FN : même banalisé, il n'est pas un parti comme les autres (par Erwan Lecoeur)

Nouvel Obs, 14 juin 2012 :

FN : même banalisé, il n'est pas un parti comme les autres

Pour Marine Le Pen, le "cordon sanitaire" érigé autour du Front national, sorte de garde-fou aussi appelé "front républicain", ne tient plus. Est-ce à dire que le FN est devenu un parti républicain inséré sur l'échiquier politique français ? Réponses d'Erwan Lecoeur, sociologue spécialiste de l'extrême droite.

 

Aujourd'hui le Front national apparaît comme un parti “républicain”, dans le sens où il joue le jeu électoral, souhaite une représentation parlementaire et ne semble pas vouloir instaurer de régime  monarchique, ou autoritaire. Marine Le Pen a clairement fait le choix d'une stratégie de banalisation, même si, contrairement à ce que l'on peut croire, elle n'en est pas l'instigatrice, puisqu'elle n'a fait que reprendre ce que Bruno Mégret voulait développer dès les années 1980-90.

 

Néanmoins, les éléments ayant permis cette banalisation, couplés à d'autres qui constituent toujours le lepénisme, font de ce parti un mouvement à part.

 

Une banalisation aidée par le sarkozysme

 

Si le FN est moins exceptionnel dans le champ politique, c'est d'abord parce que Marine Le Pen, mais d'autres aussi avant elle, a développé un véritable opportunisme politique. Elle a su jouer du besoin de protection et du rejet de nouvelles catégories (Islam, traders…), qui suivent les crises économiques et sociales. Le parti est devenu moins ultra-libéral qu’il l’avait été durant longtemps, pour tenter de donner aujourd’hui l’image d’un mouvement à la fois ultra-conservateur en termes sociologiques et anti-libéral sur le plan économique, même s'il reste en arrière-fond l'idée forte d'un capitalisme national (voire nationaliste).

 

Certains considèrent ce positionnement comme plus “à gauche”, mais cela rappelle aussi certains programmes qui, dans le passé, avaient pu être appelés "corporatistes", empruntant à un ni-nisme nationaliste et chauvin avant tout.

 

Le deuxième élément ayant contribué à la banalisation du FN est dû à ce que la droite dite républicaine ne sait elle-même plus très bien à quel saint se vouer. Elle a laissé entrer, dans son programme et par de nombreuses déclarations ces dernières années, avec le sarkozysme, des idées qu'on aurait plutôt attendues de la part du FN (sur l'insécurité, l'immigration, les "assistés sociaux", etc.). Un flou s'est instauré : ce que le FN développe ressemble parfois à ce que le sarkozysme a pu dire. 

 

Enfin, le Front national a repris à son compte - en l’inversant - la stratégie de Nicolas Sarkozy en 2007, qui était grosso modo "le FN dit certaines choses mais ne les fait pas, moi j'en ferais une partie". Marine Le Pen peut maintenant s'emparer de l'échec du sarkozysme pour libérer son message et affirmer : "Nous allons mettre tout ça en place, puisque les autres ont échoué."

 

Le FN n'a donc pas œuvré seul à sa banalisation, le terrain a été préparé par le sarkozysme. Ce dernier n'ayant pas été une forme de gouvernance tout à fait comme les autres, nous aboutissons à une situation où les électeurs sont en droit de considérer qu'entre l'UMP et le FN, il n'y a pas tant de différences qu’il y a pu en avoir par le passé.

 

Le FN et le flou de "l'anti-système"

 

Ce "nouveau FN", qui n'a de nouveau que certains éléments, reste sur le fond du lepénisme. C'est-à-dire  d’abord et surtout une petite musique insistante et répétitive qui explique que les politiques ont menti aux Français depuis 30 ou 40 ans et que le FN, qui est l'anti-système, dit La Vérité.

 

Marine et Jean-Marie Le Pen, lors du rassemblement FN du 1er mai, en 2012 (Mori/SIPA)

Marine et Jean-Marie Le Pen, lors du rassemblement FN du 1er mai, en 2012 (Mori/SIPA)

 

De ce point de vue, il n’y a pas d’évolution notable. Marine Le Pen souhaite rester dans cet "anti-système" et reprend l'antienne des mensonges et du “tous pourris”. Pour autant, elle se déclare comme une républicaine, afin d'apparaître plus légitime et de tenter de faire du Front national un parti “comme les autres”.

 

Il reste en effet, autour de la notion de parti républicain, une ligne de démarcation entre l'acceptable et l'inacceptable. Mais le terme de "République" étant lui-même de plus en plus galvaudé, de quoi parle-t-on ?  D’un système ? De démocratie ? De République au sens originel, à savoir un système de représentation non monarchique ?... Nul n’arrive à la dire très clairement et à s’opposer à cette récupération “républicaine” lepéniste.

 

Ce flou entretenu depuis des années autour du terme ne nous aide pas beaucoup, mais notons que si Marine Le Pen la revendique, son père parlait lui de "ripoublique" – suivant la vieille tradition de l'extrême droite anti-parlementaire. Et derrière la façade Marine, le passé continue de peser sur le Front national et ses composantes diverses ; et le passage de relais du père Le Pen à la fille permet d’assurer sur ce point un héritage direct d’une culture politique et d’un style : le lepénisme, qui reste l’axe central de la pensée frontiste. Un mélange de culte du chef et de dénonciation d’une “décadence” contre laquelle il faudrait ériger des frontières, un rempart national fort et inflexible.

 

Le "FN nouveau", une forme de bonapartisme

 

Le problème de fond de cette question républicaine, c'est qu’elle est insoluble en théorie. Comme le disent certains au FN, de plus en plus convaincus : "une fois au pouvoir, on fera ce qu’on voudra". Manière de dire qu’il  faudrait attendre que le Front national ait gagné les élections pour savoir s'il est réellement républicain, par ses pratiques. La question de confiance se pose : le pouvoir d'une Marine Le Pen gagnant les élections serait-il un pouvoir véritablement démocratique ou tendrait-il vers une forme d'autoritarisme ? Sachant que dans certains des positionnements et déclarations du FN de Marine Le Pen, on distingue encore très clairement des éléments de pouvoir direct, sans intermédiaires.

 

Le Front national déclare en effet depuis des années qu'il en appellerait à des référendums sur certains grands sujets sociétaux (immigration, insécurité, avortement, etc). Cette méthode du référendum permanent – avec une certaine façon de poser les questions - pour s'assurer une majorité directement auprès du peuple, sans passer par les corps intermédiaires, s'apparente à une forme de bonapartisme. Il s’agit plutôt d’une forme de démocratie “plébiscitaire”, qui fonde sa légitimité sur le peuple érigé en opinion, dans une relation directe à un Chef, une autorité.

 

On pourrait alors avoir une sorte de république référendaire directe, qui se passerait des corps intermédiaires et du jeu traditionnel de nos démocraties représentatives. C'est clairement vers cela que le FN semble vouloir se diriger et cela rappelle une forme de bonapartisme. Cela rappelle également plusieurs périodes de notre Histoire.

 

Mais il faut relever qu’ici encore, Nicolas Sarkozy avait préparé le terrain, en lançant l'idée que les corps intermédiaires étaient un problème en France et en proposant (en fin de campagne) des référendums sur des sujets qui ne semblent pas s’y prêter (chômage).

 

La nouveauté, c’est sans doute qu’avec Jean-Marie Le Pen, on savait que le Front national n'avait pas vraiment les moyens - ni l’envie, d’ailleurs - de gérer l'Ètat. Marine Le Pen, elle, semble beaucoup plus prompte à penser que le FN pourrait gouverner. Son objectif passe alors par la nécessité de faire imploser l'UMP et de récupérer un certain nombre de ses membres et électeurs. Et ensuite, comment pense-t-elle pouvoir changer les choses, imposer ses réformes et ses idées, parfois contraires à l’esprit de la Constitution, sinon par une forme de gouvernement centralisé, direct et autoritaire ?



07/07/2012

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