Vigilance Isère Antifasciste

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Marseille, contre la deuxième mort d'Ibrahim Ali, tué par des militants FN : ni oubli ni silence (dans Le Monde)

Le Monde |

La deuxième mort d’Ibrahim Ali

 

Le 21 février 1995, à Marseille, un adolescent d’origine comorienne était tué d’une balle dans le dos par des colleurs d’affiches du Front national. Une vague d’indignation avait déferlé sur la France. Vingt ans après, le parti de Marine Le Pen dirige une mairie à un kilomètre du lieu du crime. Et les proches d’Ibrahim Ali se battent contre l’oubli.

 

En mémoire d'Ibrahim Ali, tué à coups de revolver pas des militants FN,  un rassemblement est organisé sur les lieux où il a perdu la vie :  samedi 21 février 2015 à 14h00  aux Quatre Chemins des Aygalades, Marseille
 

La plaque est là, sur un mur de ciment brut. Entre deux conteneurs de tri sélectif et un poteau électrique de chantier. Invisible, ou presque. Marseille, quartiers nord. Carrefour des Quatre-Chemins. Un urbanisme confus, entre zones industrielles décrépites et nouveaux program­mes fonciers qui poussent là, incongrus. Vingt ans après, ce bout de plastique noir terni par le soleil reste l’unique témoignage d’un drame qui a secoué la France. En lettres dorées, la formule, qui raconte le meurtre d’un jeune Marseillais d’origine comorienne par trois colleurs d’affiches du Front national, étonne encore : « Ici est mort Ibrahim Ali à l’âge de 17 ans. Victime de l’intolérance et de la haine en sortant d’une répétition de théâtre et de musique, le 21 février 1995. »

Ibrahim Ali : voter FN, c'est le tuer une seconde fois

« Aujourd’hui, tout le monde est Charlie. A l’époque, ils criaient tous : “Justice pour Ibrahim”, se souvient Saïd Ahamada, 42 ans. L’émotion était très forte. Manifs dans toute la France, 30 000 personnes dans les rues de Marseille (ici une vidéo). Mais, ce 21 février, combien serons-nous aux Quatre-Chemins pour honorer sa mémoire ? Tous les ans, on vit la même chose. On se regarde dans le blanc des yeux, de moins en moins nombreux. Personne, ni la municipalité ni la République, n’a saisi l’enjeu de ce meurtre. Et le Front national a pris une mairie à Marseille. Cela frise le déni. » Saïd Ahamada est aujourd’hui adjoint (MoDem) de la maire socialiste du 8e secteur, Samia Ghali. En juin, il bouclera ses études à l’Institut national des études territoriales, équivalent de l’ENA pour la fonction publique territoriale. Il sera alors le premier haut fonctionnaire de la République française issu de l’immigration comorienne.

Saïd Hahamada, adjoint à la maire du 8e secteur de Marseille : “Personne, ni la municipalité ni la République, n’a saisi l’enjeu de ce meurtre. Le FN a pris une mairie à Marseille. Cela frise le déni.”

 A l’époque du meurtre, Saïd Ahamada traîne avec les BTF, une bande de jeunes rappeurs insouciants. « Beaucoup de Comoriens d’origine comme moi. Un peu de Maghrébins. Tous de la cité Félix-Pyat », rappelle-t-il. Ibrahim Ali, lui, fait partie d’un collectif hip-hop historique, les B.Vice de la Savine, une des cités les plus enclavées du 15e arrondissement. « On ne s’est croisés qu’une ou deux fois… Mais on vivait exactement les mêmes choses. Son assassinat a été un déclic. Je me suis alors intéressé au fonctionnement de notre société. Et j’ai compris que les politiques ne comprenaient rien à nos quartiers. » Vingt ans après, il frissonne encore en évoquant la mort d’Ibrahim Ali. « Quand on a appris que des ­colleurs du FN avaient tiré sur un des B.Vice, notre cité, comme toutes les autres, s’est enflammée. Les jeunes sont descendus avec des barres de fer, des cocktails Molotov… Prêts à retourner Marseille. Mais on voulait que les gars de la Savine nous disent quoi faire. C’était leur frère. C’était leur décision. »

« On préparait un spectacle contre le sida »

Hassany Ibrahima est l’un de ces « gars de la Savine ». Quadra souriant, tout en rondeurs, ce Comorien d’origine se ferme brusquement quand on revient sur la soirée du 21 février 1995. Cette nuit-là, avec ses copains de B.Vice, il revient d’un centre social près du port industriel, à 8 kilomètres de sa cité. « On préparait un spectacle pour la lutte contre le sida, énonce-t-il, ému. A la Savine, on n’avait pas de salle assez grande. » La soirée caritative doit se tenir à Vitrolles, ville qui, deux ans plus tard, élira le FN et le couple Mégret. Hassany Ibrahima se rappelle une répétition qui se termine tard. « On voulait faire grosse impression. C’était ça, B.Vice, un groupe de scène. On a beaucoup discuté pour savoir comment remonter chez nous. Les bus, dans les quartiers nord de Marseille, c’est compliqué.  » L’enchaînement des circonstances le sidère toujours. Aux Quatre-Chemins, « comme ses potes », il se met à courir, portant platines et table de mixage. « On cavalait pour ne pas rater la correspondance. C’était Ramadan, on avait faim. » 

Hassany Ibrahima dans le quartier de la Savine. Il faisait partie du collectif hip-hop B.Vice, comme Ibrahim Ali.

Hassany Ibrahima ne raconte pas que, dans le spectacle, Ibrahim devait jouer un mort. C’est Ali Ibrahima, son grand frère et cofondateur des B-Vice, absent ce soir-là, qui le révèle. « Les prémonitions, on n’aime pas trop ça, nous les Comoriens… » Les deux hommes n’ont pas voulu être interviewés ensemble. « Depuis vingt ans, on n’a jamais parlé de cette soirée, confie Ali Ibrahima, aujourd’hui cadre à la mairie de Marseille. Entre nous, c’est très pudique. Ce drame a fait un mort, mais combien de traumatisés ? Il y avait dix gamins ce soir-là… Aucun n’a eu droit à une aide psychologique. »

Le meurtre, c’est le procès qui l’a décortiqué pour eux. Du 9 au 22 juin 1998, la cour d’assises d’Aix-en-Provence a établi les circonstances de la tournée mortelle de Robert Lagier, 63 ans, Mario d’Ambrosio, 41 ans, et Pierre Giglio, 33 ans, trois adhérents du Front national, qui, ce soir-là, collaient des affiches pour la campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen. Les deux premiers étaient armés. Robert Lagier a tiré trois fois avec son pistolet automatique chargé de balles expansives. Un projectile a explosé dans la poitrine d’Ibrahim, touché dans le dos alors qu’il courait vers son bus. Robert Lagier a été condamné à quinze ans de prison et est mort en détention peu après ; Marc d’Ambrosio a pris dix ans ; Pierre Giglio deux ans, dont un avec sursis. « La justice a fait son boulot, résume Ali Ibrahima. Même si, pour nous, elle n’a pas vraiment reconnu le caractère raciste du meurtre. »

 

 Gardiens de la flamme

Vingt ans plus tard, la route qui mène à la cité de la Savine serpente toujours entre des pins centenaires, comme une promesse de promenade dans les collines. Illusion fugitive. A l’arrivée sur le plateau qui surplombe tout Marseille, deux guetteurs au service des trafiquants de drogue, capuches et lunettes noires, s’abritent du froid sous les arbres et matent attentivement le visiteur. Derrière eux, d’imposantes barres HLM et les palissades des chantiers du projet de rénovation urbaine (PRU), arrêtés depuis 2010. 

« Tu ne viens pas à la Savine par hasard, c’est le bout du monde. Tu peux passer vingt fois devant sans savoir que, là-haut, tu as une cité de 1 500 habitants », sourit Soly MBaé. Personnage historique du rap marseillais, il est l’âme de la Sound Musical School, l’association des B.Vice, implantée là depuis 1991. Soly a fréquenté IAM, aidé Soprano à décoller. A 45 ans, il dirige toujours la structure, et ses multiples ateliers artistiques pour les gamins. Malgré les opportunités, il n’est jamais parti. Jonglant jusqu’à l’épuisement avec les baisses de subvention, les contrats aidés et l’impression d’abandon. « On a fondé ce projet pour encadrer nos petits frères comme Ibrahim, les aider à s’insérer. A l’époque, on a dû taper sur la table pour imposer nos idées, vis-à-vis des parents qui n’avaient pas confiance, des financeurs. Et, au final, cela s’est soldé par la mort d’un ado. Après ça, c’était difficile de tout lâcher », reconnaît-il.

Chemise blanche, lunettes et casquette élégantes, l’homme, petit gabarit, regard intense, parle avec un débit posé. Cette même voix, réfléchie, profonde, qui avait apaisé les esprits le lendemain du meurtre. « La mère d’Ibrahim m’a dit : “Faites ce que vous voulez, mais rien qui ne salisse la mémoire de mon fils”. » La phrase a fait de Soly MBaé et de ses copains de la Sound Musical School les gardiens de la flamme. « Certains, dans les quartiers, nous ont reproché d’avoir calmé le jeu, et accusés d’être achetés par les politiques, lâche Ali Ibrahima. Ça nous a fait mal. » Esseulés sur le piton de leur cité ghetto, ils en ont développé méfiance et crainte aiguë de la récupération. « Cette dignité, c’était le visage qu’il fallait montrer, tranche Soly. Sinon, on aurait donné raison au FN et à Bruno Mégret qui qualifiait un tir dans le dos de légitime défense. Mais aujourd’hui, je regrette que l’on n’ait pas donné un grand coup de pied dans la fourmilière quand je vois le nombre de gens contaminés par ce parti de la haine. » Autre regret : Dieudonné qui, en 1995, marchait au premier rang de la manifestation marseillaise. « A l’époque, nous avons apprécié son soutien, répond Soly MBaé. Aujourd’hui, je ne comprends plus son discours. »

La Savine est un symbole de l’apartheid hexagonal dénoncé par le premier ministre, Manuel Valls, en déplacement à Marseille les 9 et 10 février 2015. Soly MBaé décrit une cité « paupérisée, avec des communautés refermées sur elles-mêmes. Avant, on s’invitait les uns les autres aux fêtes religieuses. Aujourd’hui, c’est fini. Et il n’y a toujours qu’un bus de nuit. Si tu le rates, tu rentres à pied ». Le 30 janvier, Marie Lajus, préfète à l’égalité des chances, était en visite pour marquer la relance du plan de rénovation, endormi depuis quatre ans : « Cent quarante millions d’euros sont investis ici pour créer une meilleure mixité sociale », assure-t-elle. Mais Soly MBaé n’y croit plus. Ali Ibrahima, lui aussi, est désabusé : « Nous, on a toujours l’impression d’être des Français à part, J’ai fait mon service, je paye mes impôts, je tremble quand je chante La Marseillaise. Quand est-ce que cette maison m’appartiendra aussi ? »

 

« Ce jour-là, j'ai découvert le racisme »

« Après le procès, j’étais convaincu que le FN disparaîtrait des quartiers nord. Mais on a très vite oublié le meurtre, confie l’avocat des trois accusés, Jean-Michel Pesenti. Cette résurgence du Front national, on la doit d’abord aux hommes politiques marseillais de tout bord qui n’ont rien fait pour améliorer la situation de ces quartiers. » « Dans les partis, personne n’a dit : ces jeunes ont été magnifiques, il faut construire avec eux, rebondit Saïd Ahamada. La représentation des immigrations récentes avance peu à Marseille. Sur 101 conseillers municipaux, à peine huit sont d’origine maghrébine ou comorienne. »

De la famille d’Ibrahim Ali, il ne reste personne à la Savine. Fati Maoulida, une de ses cousines, aujourd’hui cadre commerciale, vit en centre-ville. « Ma tante a quitté Marseille. Elle ne supportait plus de croiser les copains de son fils unique. Autour du 21 février, elle se rend toujours aux Comores, ça l’apaise », explique-t-elle. Ses larmes remontent. « Pour mes trois sœurs et moi, Ibrahim était un grand frère tendre, drôle, toujours là… Nous avons partagé le même appartement, puis le même palier. On vivait les uns chez les autres. »

Fati Maoulida a eu 14 ans le jour de l’enterrement de son cousin Ibrahim. « Depuis, c’est un amer anniversaire. »

Fati se souvient de son incompréhension à l’annonce du décès. « Au collège, je suis allée voir mes copines françaises. Des Blanches, quoi. Je leur ai demandé : “Mais c’est quoi le Front national ?” Ce jour-là, j’ai découvert le racisme. » Le 11 janvier dernier, la même incompréhension l’a submergée. Brutale. « En déplacement à Paris, je suis allée devant le siège de Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher, porte de Vincennes. Il fallait que je voie ça de mes yeux. »

Fati Maoulida a eu 14 ans le jour de l’enterrement de son cousin. « Depuis, confie-t-elle, c’est un amer anniversaire. » Le 21 février, devant la plaque des Quatre-Chemins, elle laissera Soly Mbaé prendre la parole. « Ses mots sont tellement justes », assure-t-elle. Comme lui, comme ceux de la Savine, elle espère encore « une vraie reconnaissance ». Un bâtiment public au nom d’Ibrahim ? « On préférerait que ce carrefour où il a été tué soit rebaptisé. Chaque année, on donne la demande en mains propres aux politiques. Et, chaque année, on n’a pas de réponse. »

 

Les « coups de poignard » et le « dégoût »

La jeune femme partage les mêmes désillusions que Soly Mbaé, Ali et Hassany Ibrahima et les autres. Les « coups de poignard » des deux dernières décennies. Son « dégoût » quand elle a vu Gilbert Collard devenir député du rassemblement Bleu Marine. « C’était notre avocat au procès, rappelle-t-elle. Il montrait de l’empathie. On le pensait sincèrement touché par notre histoire. Il a vu les garçons pleurer dans son bureau. » Elle se souvient des mots de l’avocat vedette, se demandant, devant les jurés, « si l’idéologie véhiculée par le Front national n’a pas provoqué le fantasme de peur dans l’esprit des colleurs d’affiches ». « Le voir assis à côté de Marine Le Pen a été un choc », dit-elle.

Fati Maoulida parle aussi de cette plaque posée un jour par la mairie de Marseille sur un terre-plein au bas de la Savine : « Ibrahim-Ali, 1978-1995 ». « En catimini, sans inauguration, sans prévenir la famille, les amis, souffle-t-elle. A un endroit qui ne veut rien dire. » « Le mépris des pouvoirs publics, c’est ce qui nous fait le plus mal, s’agace Soly Mbaé. Pour eux, c’est un petit Comorien qui est mort, pas un minot de Marseille. Dans le 15e, ils ont donné à un collège le nom de Rosa Parks [l’Américaine surnommée « mère du mouvement des droits civiques » pour avoir refusé, en 1955, de céder son siège d’autobus à un Blanc]. Pourquoi pas ­Ibrahim Ali ? L’antiracisme, c’est mieux quand ça vient des Etats-Unis ? Il n’y a aucun courage politique. Tout le monde a peur de la réaction du FN. »

Municipales à Marseille: un FN bien ancré dans les quartiers Nord

Le FN Stéphane Ravier pendant la campagne pour les élections municipales en 2014 .

A moins d’un kilomètre des Quatre-Chemins, Stéphane Ravier (FN) occupe, depuis mars 2014, le bureau de maire du 7e secteur de Marseille. « La deuxième mort d’Ibrahim », dit Fati Maoulida. En 2013, alors que deux élus de gauche proposaient de faire du 21 février une « journée de lutte contre le racisme », le leader frontiste avait dénoncé « une profanation ». « La gauche réveille les plaies, c’est vraiment minable », déclarait-il à La Provence. Aujourd’hui, élu maire et sénateur, il évoque « un drame qui a brisé plusieurs familles. Celle de la victime, bien sûr et avant tout, mais aussi celles de militants sincères ». Si Stéphane Ravier tire une leçon du drame, c’est celle que Jean-Marie Le Pen évoquait déjà au lendemain du meurtre : « Ne jamais être armé pour un collage. »

Marseillais d’origine comorienne, Soprano n’était qu’un ado quand il a commencé à fréquenter la Sound Musical School. A l’heure des vingt ans de la mort d’Ibrahim Ali, il est devenu un rappeur qui empile les tubes festifs, vides de substance politique : « Aujourd’hui, les jeunes des cités ne savent pas qui est Ibrahim et ne vont pas voter. On a tous notre part de responsabilité là-dedans, moi compris. Une chose est sûre, nous n’avons pas assez transmis. »

 

Une vue de la Savine, cité des quartiers nord où habitait Ibrahim Ali.

Photo d'ouverture : le quartier de la Savine (Yoanne Lamoulère pour M Le magazine du Monde)



15/02/2015

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