Vigilance Isère Antifasciste

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Le FN en ses mairies : endettement et préférence nationale (par Mediapart)

Sur Mediapart, septembre 2012 , une série de 3 articles : FN, quatre gestions municipales, quatre échecs

Le FN en ses mairies : endettement et préférence nationale

22 septembre 2012 | Par Marine Turchi


Alors que le Front national a fait son retour au Parlement et vise des mairies en 2014, Mediapart dresse le bilan de ses expériences municipales à Toulon, Orange, Marignane et Vitrolles à la fin des années 1990. Quatre gestions, quatre échecs. Troisième de notre série.

 

« Une dette française en piteux état après trente ans de cogestion UMP-PS. » Lorsqu'elle présente son « plan de désendettement » et son « chiffrage », en janvier 2012, Marine Le Pen veut mettre en scène un Front national devenu crédible face à des adversaires « dans le flou » et responsables de la crise (voir la vidéo). Le Front national avait déjà tenté de se forger une image de bon gestionnaire à la fin des années 1990. Ce fut un échec cuisant. Aux manettes dans quatre villes du Sud-Est (Orange, Marignane, Toulon, Vitrolles), il avait laissé derrière lui des villes endettées jusqu’au cou et démontré son incapacité à construire un projet social. 

 

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Jean-Marie Le Pen et les trois maires élus en 1995 : Le Chevallier, Bompard, Simonpieri.© Reuters

 

Des gestions financières calamiteuses

Les quatre maires frontistes ont fait de l’assainissement des finances une priorité. Les quatre ont mené « une gestion financière calamiteuse », explique à Mediapart le chercheur Gilles Ivaldi, qui a travaillé sur le Front national au pouvoir municipal (lire notre Boîte noire). Déjà endettées pour certaines, ces villes sont plombées par le FN. Trois d’entre elles sont épinglées par des rapports de la chambre régionale des comptes (CRC) de Provence-Alpes-Côte d’Azur (lire notre onglet Prolonger).

 

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Bruno Mégret en 2007.© Fabienkhan.

Vitrolles, d’abord.

En 2002, le rapport définitif de la CRC est accablant pour Catherine Mégret, maire depuis 1997. Parmi les dysfonctionnements pointés du doigt : l'envoi (évalué à 75 000 euros) aux 36 000 maires de France de deux courriers destinés à parrainer Bruno Mégret pour la présidentielle (cela fera l'objet d'une condamnation pour détournement de fonds publics – lire notre volet 2), des dérives budgétaires, une gestion chaotique des marchés publics, l'augmentation excessive du prix de l'eau, des frais de représentation abusifs (50 000 euros « consommés par des repas parfois pris en groupe, mais le plus souvent à deux ou trois, notamment le week-end », souligne la CRC), 30 % de personnel en plus qu'ailleurs, le recrutement de cadres sans expérience puis le recours à des prestataires extérieurs pour remplir leurs missions, des frais de personnel par habitant qui dépassent de 200 euros la moyenne pour les villes de taille comparable.

Les Mégret ont recours à des subterfuges pour assurer leurs promesses. Ainsi, la baisse des impôts est comblée « par les usagers de l'eau, qui ont eu à supporter une hausse brutale des tarifs (20 %) en 1997 », note la CRC. Le couple balaie les accusations, des « critiques ponctuelles dérisoires et scandaleuses de manipulation ».

 

À Orange, Bompard s'est longtemps félicité de sa gestion : baisse des impôts, de l'insécurité, du prix de l'eau, investissements « deux fois supérieurs aux villes de la même strate ». Comme à Vitrolles, le maire a procédé à quelques tours de passe-passe : il oublie de dire que l'insécurité a diminué dans tout le département, et que si l'eau coûte moins cher, c’est parce que la ville n'assure plus l'entretien de la tuyauterie et les investissements nécessaires.

En octobre 2011, la chambre régionale des comptes pointe des irrégularités et notamment des « dépenses à caractère familial » des époux Bompard : des « factures de restaurant récurrentes » au nom de Marie-Claude Bompard, des nuits d'hôtels, « un séjour à Spa de cinq jours en 2007 », des soins de « vinothérapie, hammam et bain thermal », des factures de parfums de luxe, des cigares et cigarettes, des « cotisations d'assurances personnelles », « des achats de billets de train, d'instruments de musique, de literie, le règlement d'une facture d'électricité pour un enfant, l'achat d'un téléphone Nokia effectué au nom de jeune fille de l'épouse du maire », l'utilisation de « deux véhicules de fonction », etc. Aujourd’hui encore, le maire continue pourtant de défendre bec et ongles sa gestion.

La « préférence nationale » version locale

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Jean-Marie Le Pen et Jean-Marie Le Chevallier, ex-maire FN de Toulon.© Reuters


À Toulon, Jean-Marie Le Chevallier laisse la ville dans un état pire qu’à son arrivée : une dette équivalente au budget de la commune (213, 4 millions d'euros), des charges de personnel qui représentent 60 % des dépenses de fonctionnement et ont augmenté de 31 % en un mandat. L'addition de la gestion catastrophique de l’association Jeunesse toulonnaise (les détails ici) est également salée (plus de deux millions d’euros).

À Marignane, les impôts locaux augmentent, le centre-ville n'est pas rénové comme promis et le rapport de la Chambre régionale des comptes est accablant : aucune « restructuration des services », « diminution de l'autofinancement », « augmentation importante du poids de la dette » (« près de 44 millions d’euros »selon le successeur de Daniel Simonpieri), « trop forte augmentation des charges courantes par rapport aux recettes de fonctionnement ». Durant son mandat, les charges de fonctionnement courant progressent « de 9 % » et les dépenses nettes de personnel explosent (en 2003, elles représentent « 64 % des charges de fonctionnement »).

La CRC note aussi des « avantages en nature » concernant les voitures de fonction (33 véhicules acquis entre 1998 et 2001), « l’attribution d'avantages dans des conditions irrégulières », notamment des logements de fonction attribués « à titre gratuit ».

 

Dans les quatre villes, l’incompétence financière est masquée par des mesures destinées à laisser penser aux habitants qu’on s’occupe d’eux immédiatement. Des cahiers de doléance ou des boîtes aux lettres pour les suggestions des habitants sont installés. À Vitrolles, « un service municipal pour répondre aux demandes d'entretien et de réparation des habitants dans les 24 heures » est mis en place. À Toulon et Marignane, une ligne téléphonique spéciale pour répondre aux problèmes techniques et administratifs est créée. À Orange, Bompard « a géré le goudron », résumait en 1996 le président de l'association Faire face : « quelques chaussées refaites, des sens interdits supprimés, des places de parking gratuites ».

C'est aussi un constat qu’établissent les chercheurs Gilles Ivaldi et Virginie Martin dans leur étude Le Front national entre clientélisme et recherche d’un enracinement social. Ils s’appuient sur l’exemple toulonnais : la municipalité « assure l’intendance quotidienne » et développe « un système marginal et relativement formel de distribution de services », relayés par le journal Le Toulonnais, outil fondamental de communication de la mairie. Mais « ni plan économique, ni politique sociale, ni même de véritables projets d’urbanisme » n’apparaissent.

 

Une politique sociale fondée sur la préférence nationale

Pas de projets et surtout une « impossibilité de penser le social », selon cette étude. Dépourvu d’ancrage social, de relais syndicaux, disposant de faibles réseaux notabiliaires, le FN n’est parvenu qu’à gagner « les faveurs du petit monde des groupes catholiques intégristes et a globalement manqué son rendez-vous avec le monde ouvrier ». Surtout, la municipalité frontiste se détourne de « l’exclusion et (du) malaise social pour se limiter aux antiennes lepéniennes classiques : gestion saine et rigoureuse contre les débordements de l’exécutif municipal précédent, retour de la sécurité, culture-animation (c’est-à-dire essentiellement la chasse à l’esprit “Rap-Tag-Lang”), administration des certificats d’hébergement, sport, subventions aux associations “n’ayant pas pris de position politique” et réhabilitation des quartiers de la vieille ville ».

À Toulon, l’équipe frontiste « se désintéresse des problèmes familiaux dès lors qu’ils sont liés aux difficultés des périphéries urbaines et de l’immigration », observent Gilles Ivaldi et Virginie Martin. « Le FN ne veut en aucun cas travailler sur des lieux de vie où les populations d’origine immigrée sont importantes » et ce choix est « assumé ». Le social, pour le FN, demeure centré sur quelques groupes : les classes moyennes plutôt que les exclus, les Français plutôt que les immigrés.

 Le credo lepéniste – la « préférence nationale » –, est décliné localement en préférence « orangeoise »« toulonnaise », etc. À Vitrolles, une prime de 5 000 francs (760 euros) est attribuée « aux enfants français nés de parents européens ». La justice l'annulera. Promise également par les trois autres maires, cette prime ne sera pas mise en pratique.

 

Subventions coupées aux associations sociales

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J. Bompard avec G. Collard et M. Maréchal-Le Pen à l'Assemblée en 2012.© Reuters


« Pour construire, il faut parfois démolir. » Cette formule de l'adjointe aux affaires sociales d'Orange résume la politique sociale du FN. Comme dans le domaine culturel (lire notre volet 1), les quatre édiles refusent de bâtir sur de l’existant et coupent les subventions à certaines associations. En octobre 1995, Jean-Marie Le Pen convoque d'ailleurs “ses” maires pour les presser d'appliquer cette consigne.

Jacques Bompard apparaît comme « le plus zélé » des maires, (dixit un dirigeant du FN). Exemple avec le budget voté en 1996 à Orange. Il augmente les moyens alloués à la sécurité (+3 %) et les indemnités des conseillers municipaux possédant une délégation (+ 11 000 euros), mais diminue tout le reste : les fournitures scolaires (-25 %) ; le sport (-25 %), la culture (-230 000 euros), l'aide sociale (-10 %, soit -260 000 euros), etc.

Plus de subventions pour les maisons de quartier, « école de la rue dans toute son horreur », selon le maire, ni pour la mission locale, chargée de l'emploi des jeunes. « On leur donnait 300 000 francs à ces braves gens… On ne leur versera plus rien », commente André-Yves Beck, la plume du maire. L'Opar (Orange prévention accueil réinsertion), Oser, association d'insertion des quartiers Nord, le centre médico-social, disparaissent. La gratuité des salles municipales n'est concédée qu'aux associations qui acceptent que la mairie soit « coorganisatrice » de leurs manifestations. 

À Marignane, l’aide allouée aux Restos du cœur est supprimée pour raisons « économiques », mais la subvention du club de foot augmente considérablement. L’association Éclat (organisation de matchs de football, aide aux devoirs), composée de jeunes d'origine maghrébine, voit sa subvention réduite de 75 % et son local supprimé. Daniel Simonpieri préfère accorder 116 000 euros à l'Association d'insertion marignanaise créée par la mairie. Le premier adjoint ironise : « Aucun Maghrébin, aucune personne étrangère ou d'origine étrangère non européenne ne s'est présentée à nos services. Ce doit être l'effet dissuasif du label FN. »

Parallèlement, Fraternité française, l'association caritative du FN, s'installe dans la commune, dans un local spécialement réhabilité par la municipalité. En 1996, le conseil municipal décide également de réserver les cantines scolaires aux enfants dont les deux parents peuvent prouver qu’ils travaillent. Le tribunal administratif suspend l’exécution de cette délibération.

À Toulon, les associations « qui favorisent l'immigration », celles « qui se servent des subventions pour payer des permanents », ou qui étaient proches de l'ancienne municipalité, sont dans le viseur du maire. Jean-Marie Le Chevallier coupe les subventions au Secours populaire, proche du PCF, à la FCPE, la fédération (de gauche) des parents d'élèves, et surtout à l'association de lutte contre le sida Aides, désignée comme « une association d'homosexuels présentée comme organisme de lutte contre le sida ». Dans le même temps, il accorde 2 280 euros à la PEEP (fédération de parents d'élèves, ancrée à droite), 2 280 euros au seul syndicat CFTC et double celle allouée (en 1998) à la Maison des anciens combattants.

Pour mieux la contrôler, les quatre maires tentent de “municipaliser” l'action sociale. Des associations sont créées de toutes pièces, subventionnées par la mairie et gérées par des proches : l'Also à Orange (dirigée par l'épouse du secrétaire général de mairie), Jeunesse toulonnaise à Toulon (gérée par Cendrine Le Chevallier). Celle-ci organise colonies, crèches, activités sportives et sorties à la place du centre de loisirs et d'action sociale (CLAS), mais mal gérée, elle sera placée en liquidation judiciaire en 1999 (lire notre volet 2). À Marignane, le centre communal d'action sociale (CCAS) gère directement le centre aéré.

 

Des budgets sécuritaires
La priorité des quatre maires est ailleurs : la sécurité. Tous augmentent le nombre de policiers municipaux (il est doublé par Le Chevallier et Mégret). À Toulon, les policiers municipaux sont réarmés. À Orange, la police municipale s’installe dans les locaux de la mission locale, qui a mis la clé sous la porte. À Vitrolles, Bruno Mégret estime que la responsabilité des pouvoirs publics est d'assurer une « répression ». Il annonce qu'une des premières mesures de la municipalité sera de “purger” les services sociaux pour « renforcer les effectifs (de police) afin d'améliorer la sécurité ».

« Les éducateurs de rue, les agents de prévention, tout cela sera supprimé, car c'est totalement inefficace », estime-t-il en février 1997. Il faut « que la peur change de camp », martèle Catherine Mégret.

En 2012, Marine Le Pen ne dit pas autre chose. Dans son projet présidentiel, elle prévoit 8,9 milliards d'euros pour l'embauche et l'équipement de forces de police. Un budget qu'elle financerait par la suppression des prestations sociales pour les justiciables d'une peine d'un an ou plus et pour les récidivistes, et par 6,4 milliards d'euros « d'économies liées à la réduction de la délinquance ».



18/10/2012

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