Vigilance Isère Antifasciste

Vigilance Isère Antifasciste

Marine Le Pen prise aux mots, décryptage du nouveau discours frontiste (livre de Cécile Alduy et Stéphane Wahnich)

Paru en février 2015, 19,50 euros
 

On le sait, l’une des clés de la progression du Front national est le toilettage du discours et de l’image, et l’accent porté sur l’économie pour convaincre un électorat qui doute encore de la crédibilité de son programme économique. Bien qu’une écrasante majorité de Français soient opposés à la sortie de l’euro, c’est aux dernières élections européennes que Marine Le Pen a réalisé son meilleur score. Mais le nouveau discours économique ne porte pas seulement sur la sortie de l’euro, qui n’est d’ailleurs pas une exclusivité du Front. En utilisant les mots de l’économie comme une nébuleuse enrobante, elle adresse un signe à l’électorat qui lui résiste encore, celui des catégories socio-professionnelles supérieures, en leur montrant qu’elle partage la même langue et qu’elle a relégué l’argumentaire monothématique sur l’immigration – d’ailleurs rebaptisée « communautarisme ». Cécile Alduy et Stéphane Wahnich ont exploité les résultats d’une analyse lexicométrique pour décrypter les logiques sous-jacentes à cette évolution sémantique.

 

Le piratage lexical, et le choix des mots à la place des idées, sont d’ailleurs une vieille affaire au Front national. Dans les années 80 cette stratégie portait un nom : « la bataille des mots ». Déjà l’étiquette d’extrême-droite était honnie et, dans un contexte différent où il s’agissait de contrer l’influence du marxisme, des substitutions lexicales étaient imposées aux militants par le biais de notes internes. Il ne fallait pas dire « les masses » mais « le peuple », les « patrons » mais « les employeurs ». La dénommée « idéologie des droits de l’homme » était également visée et le terme « universel » remplacé par « cosmopolite ». « Les batailles politiques sont des batailles sémantiques – affirmait alors Bruno Gollnisch – celui qui impose à l’autre son vocabulaire lui impose ses valeurs, sa dialectique, et l’amène sur son terrain à livrer un combat inégal. » Les signifiants « immigration », « insécurité » ou « identité nationale » étant acquis et comme investis d’un pouvoir magique de suggestion politique, Marine Le Pen braconne aujourd’hui dans le vocabulaire républicain ou même celui de la gauche pour lui faire dire autre chose.

 

Cécile Alduy et Stéphane Wahnich examinent ainsi les dérives sémantiques de termes comme « liberté », « démocratie » ou « peuple ». Curieusement le vocable « fraternité » n’a fait jusqu’à présent l’objet d’aucune OPA. Il est vrai qu’il se révèle à l’usage difficile à manipuler aux côtés de « sécurité », « souveraineté » ou « préférence nationale », cette dernière semble-t-il tombée en désuétude. Mais le détournement le plus patent concerne le mot « laïcité », notion historiquement conçue et revendiquée par la gauche française. Dans la bouche de Marine Le Pen, il se révèle une arme redoutable exclusivement dirigée contre la communauté musulmane. De même le terme « racisme » s’est-il subrepticement converti en « racisme anti-blanc ». À l’image brutale de l’invasion prétendant illustrer l’immigration s’est substituée l’expression « submersion démographique » qui cache mal son angoisse de pureté ethnique.

 

Les auteurs s’attardent également sur les silences opportunistes de la présidente du Front national. Sur son absence criante lors de la manif pour tous en opposition au mariage homosexuel, ou sa discrétion tactique sur l’avortement alors que son géniteur ne tremblait pas en dénonçant « une culture de mort », ou encore ses évitements répétés sur l’antisémitisme, dont les auteurs relèvent qu’en trois ans de présidence du parti elle n’a employé le terme que deux fois. À propos des dérapages de Dieudonné, proche de son père qui est le parrain de l’une de ses filles, elle esquive en se déclarant modestement « pas juge en antisémitisme ». Pourtant le double discours est à disposition pour resserrer les rangs à l’intérieur et séduire à l’extérieur, notamment les journalistes et à travers eux l’opinion. Dans l’arsenal des expressions mobilisatrices, volontiers lyriques voire mystiques en un sens dévoyé, il y a les « ténèbres » où s’enfoncerait la France dans le sillage de l’Europe, et « l’espérance » dont la tournure religieuse remplace avantageusement l’espoir, riquiqui, laïque et sommairement humaniste. Les mots sont par nature la propriété de tous et de chacun d’entre nous. Prenons garde aux tentatives sournoises de les dénaturer, et rappelons-nous les mises en garde de Georges Orwell ou de Victor Klemperer (1) qui décryptèrent le langage totalitaire et lui firent rendre gorge de ses mensonges.

 

(1) Linguiste, philologue et philosophe allemand d’origine juive, V. Klemperer élabore ses « carnets » à partir du journal qu’il tient clandestinement à Berlin entre 1933 et 1945.  LTI, la langue du IIIe Reich  montre le questionnement d’un chercheur sur son époque et sur l’outil même qui lui permet de penser, la langue.     www.revue-interrogations.org/Victor-Klemperer-LTI-la-langue-du

 

Voir aussi : Mythologie du discours frontiste, par Cécile Alduy (juillet 2013)



17/02/2015

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