Vigilance Isère Antifasciste

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Procès de meurtriers néonazis en Allemagne : le curieux aveuglement de la police

Le Monde, 16 avril 2013 :

Lettre d'Allemagne
Procès de néonazis : le grand malaise

 

Cinq accusés, soixante-dix parties civiles, cinquante avocats, 600 témoins, sans doute deux ans d'audience. Le procès des néonazis qui doit s'ouvrir à Munich, mercredi 17 avril, n'a qu'un précédent dans l'histoire de la République fédérale allemande : celui de la RAF, la bande à Baader, en 1977.

Sur le banc des accusés, tous les regards seront tournés vers Beate Zschäpe. Les quatre hommes ne sont « que » des comparses. Elle, en revanche, a fait partie du trio fondateur de la NSU (Nationalsozialistischer Untergrund, « clandestinité nationale-socialiste »). Elle est accusée d'avoir participé, avec ses deux complices, Uwe Böhnhardt et Uwe Mundlos, à la mise en oeuvre de dix meurtres (huit commerçants turcs, un grec et une policière), de deux attentats et d'une quinzaine de braquages de banques. Entré dans la clandestinité en 1998, commettant son premier crime en 2000 et son dernier en 2007, ce trio a opéré jusqu'au 4 novembre 2011. Ce vendredi-là, après un ultime braquage de banque à Eisenach (Thuringe), les deux hommes, repérés par la police, sont retrouvés morts dans un camping-car. Vraisemblablement un double suicide. Beate Zschäpe, elle, met le feu à l'appartement qu'ils occupaient à Zwickau (Saxe), puis finit par se rendre à la police le 8 novembre. Depuis, elle garde le silence.

C'est peu de dire que ses explications sont attendues. Au-delà de son rôle au sein du trio, les Allemands veulent en savoir davantage sur ces néonazis, surtout présents dans l'ex-Allemagne de l'Est. Depuis la réunification en 1990, la police attribue 63 meurtres à l'extrême droite mais, après enquête, les journaux Tagespiegel et Die Zeit estiment, eux, à 152 le nombre de ses victimes.

Quelle aide a apportée l'extrême droite à la NSU ? Selon les enquêteurs, durant ses treize années de clandestinité, le trio aurait été en contact avec 129 personnes de la mouvance néonazie. « Un chiffre terriblement élevé », reconnaît Sebastian Edathy (SPD, sociaux-démocrates), le président de la commission d'enquête parlementaire qui travaille sur la NSU. Un chiffre, surtout, qui relance les interrogations sur les ratés de l'enquête. Car durant toutes ces années, non seulement la police n'a pas réussi à mettre la main sur ce groupuscule, mais elle en a même ignoré l'existence.

Dans un livre qui vient de paraître, Schmerzliche Heimat (« Douloureuse patrie », non traduit, éditions Rowohlt), Semiya Simsek, la fille de la première victime, raconte le calvaire de sa famille. Enver Simsek, fleuriste, a été tué le 9 septembre 2000 à Nuremberg. Dès les heures qui ont suivi, la police n'a cessé de harceler sa femme et ses enfants. Etait-ce vraiment des fleurs qu'il allait chercher à Rotterdam toutes les semaines ? Ne ramenait-il pas également de la drogue ? Et s'il avait une double vie ? Une deuxième épouse, par exemple ?

Lorsque d'autres meurtres ont suivi - toujours sans revendication mais exécutés avec la même arme -, les policiers n'ont privilégié qu'une piste : des règlements de comptes sur fond de racket dans la communauté turque. Rendant compte, début 2011, de l'activité de ses services, le ministre de l'intérieur, Hans-Peter Friedrich, est formel : « En 2010 non plus, aucune structure terroriste de droite n'était décelable », se félicite-t-il. Cette lacune est d'autant plus étonnante que d'innombrables « indics » sont supposés noyauter l'extrême droite. C'est même en raison de ce nombre élevé qu'il y a dix ans la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a refusé d'interdire le parti néonazi (NPD). Nombre de ses dirigeants travaillaient pour la police !

L'absence de coordination entre les administrations, les ratés de l'enquête, les hasards malencontreux sont tels qu'il est impossible de ne pas avoir de doutes sur l'intégrité des fonctionnaires. Quelques exemples. Le 26 janvier 1998, à 8 h 55, Uwe Böhnhardt peut prendre tranquillement sa voiture. Les policiers viennent de fouiller son garage à Iéna et n'ont rien trouvé de compromettant. A 9 heures, une autre équipe fouille un garage loué par sa petite amie, Beate Zschäpe, toujours à Iéna. Ils y découvrent un véritable arsenal. Trop tard : Böhnhardt est parti. On ne le retrouvera, mort, que treize ans plus tard.

6 avril 2006 : Halit Yozgat, patron d'un café Internet à Kassel, est tué par balles. A l'intérieur, parmi les clients, un indicateur de la police. Celui-ci aurait quitté le café sans entendre les tirs. Malgré les appels à témoins, la police mettra deux semaines avant de retrouver sa trace. Elle ne pourra cependant pas l'interroger longtemps : les services secrets s'y opposeront constamment. Selon le journal Bild, cet indic aurait été présent à proximité des lieux des crimes à six reprises. Coïncidence ? Halit Yozgat sera la dernière victime de la NSU.

Et que penser de la décision prise par les services secrets, le 11 novembre 2011, soit une semaine après la découverte de l'existence de la NSU, de faire un grand ménage dans les archives concernant l'extrême droite et de détruire notamment les rapports des indics infiltrés dans le groupe néonazi Protection de la patrie de Thuringe, dont ont fait partie les trois membres de la NSU ? Le scandale est tel que le patron des services secrets doit démissionner, mais le mal est fait et le doute renforcé.

Après l'affaire Cahuzac, nombre de journaux allemands ont conclu qu'il y avait décidément quelque chose de pourri en France. Difficile, à la veille du procès NSU, de ne pas dresser un constat similaire pour l'Allemagne.

Frédéric Lemaître



17/04/2013

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