Vigilance Isère Antifasciste

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Soral et Philippot, deux pôles de l’extrême droite pas si antagonistes, ( et autres satellites du FN) - article Mediapart

"National-socialistes" à la Alain Soral, souverainistes, racistes et fascistes "new-look" comme les Identitaires, revenants de l'extrême-droite à manche de pioche comme les gudards, pétainistes de l'Oeuvre Française, ...,  tous ces satellites  gravitent autour du  FN  :

le FN ne peut être pensé et analysé sans prendre en compte les relations complexes qu’il entretient avec son écosystème, et qui ne se limitent pas à une ignorance et un rejet mutuels. Le FN a besoin de cet écosystème, et dans le même temps il offre un débouché politique aux militants qui s’y investissent.

En ce sens, et bien qu’on ne puisse l’y cantonner, le FN appartient bien au champ de l’extrême droite.

 

 

Mediapart , 13 octobre 2016 | Par Marine Turchi

Soral et Philippot, deux pôles de l’extrême droite pas si antagonistes

 

A priori, tout sépare Florian Philippot d'Alain Soral. Dans un livre à paraître le 20 octobre, le politologue Joël Gombin montre pourtant que des affinités insoupçonnées les rapprochent.
Dans son ouvrage Le Front national, à paraître le 20 octobre, le politologue Joël Gombin décrypte l'histoire du FN, son électorat, ses enjeux et ses débats stratégiques. Mais le chercheur s'intéresse aussi aux relations entre le parti de Marine Le Pen et ses marges radicales. Et notamment le pamphlétaire antisémite Alain Soral et son association, Égalité & Réconciliation.
Mediapart publie les bonnes feuilles de son livre.
 
  • Le Front national, de Joël Gombin, éditions Eyrolles, 160 pages, 16 euros.

 

Soral et Philippot, deux pôles opposés de l’extrême droite ?

À première vue, tout sépare Soral de Philippot. Le premier va toujours plus loin dans la polémique et la provocation antisémite, se réclamant explicitement du « national-socialisme », quand le second incarne à lui tout seul le FN dédiabolisé, propre sur lui, exempt de tout écart langagier, prêt à investir les palais de la République.

Pourtant, les choses sont moins nettes qu’elles n’en ont l’air. D’abord, les deux hommes ont joué le même rôle, à deux moments différents : incarner le tournant républicain et social du FN. Tous deux sont supposés venir de la gauche – Soral du PCF, Philippot de chez Chevènement –, tous deux ont vu leurs qualités de stratèges vantées lors de leur arrivée dans le parti, tous deux ont travaillé à remettre à plat le corpus idéologique du parti.

Florian Philippot, vice-président du FN, chargé de la stratégie et de la communication. © ReutersFlorian Philippot, vice-président du FN, chargé de la stratégie et de la communication. © Reuters

 

La ligne dite « nationale-républicaine » de Philippot n’est ainsi pas fondamentalement éloignée des positions tenues par Soral, au moins lorsqu’il était au FN entre 2007 et 2009. D’ailleurs, l’observation des publications d’Égalité & Réconciliation laisse clairement apparaître une certaine sympathie à l’égard de Florian Philippot, alors même que plusieurs dirigeants du parti font l’objet de critiques beaucoup plus vives. Philippot pour sa part s’abstient de condamner explicitement les propos de Soral ; il sait même, à l’occasion, envoyer un clin d’œil discret mais explicite aux fans de Dieudonné et de Soral1.

On ne peut qu’émettre des hypothèses sur les causes de cette connivence ; le plus probable semble être une convergence d’intérêts, au-delà des divergences idéologiques, en particulier sur le sionisme, élément pourtant central dans le discours d’Alain Soral. Ce dernier cherche à peser sur la ligne du FN, et a sans doute pensé trouver en Philippot un relais talentueux et bien placé. Philippot, de son côté, souffre de la faiblesse de ses troupes dans le parti, comme l’a illustré le congrès de Lyon, lors duquel le vice-président du FN n’est arrivé qu’en quatrième position à l’élection au comité central. Il est alors important pour lui de trouver des soutiens, internes ou externes au parti, pour conforter sa position politique. Ce type de clin d’œil compris par les plus radicaux lui permet aussi de compenser une image de trop grande modération qui lui est souvent reprochée par la base militante.


1. Ainsi, invité de l’émission Des paroles et des actes le 6 février 2014, face à Manuel Valls, Florian Philippot finit une tirade en réclamant que les immigrés soient « fiers de la France, éternellement attachés à la France, quand même, monsieur Valls ! ». Cette formulation est une allusion à une vidéo extrêmement reprise sur les sites et les réseaux sociaux liés à Dieudonné et à Alain Soral, dans laquelle on voit Manuel Valls déclarer, à la radio Judaïca, qu’il est « par sa femme, [...] lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël ». Dans la sous-culture populaire créée par Dieudonné, le « quand même » est devenu un signe de ralliement fort, censé dénoncer la soumission supposée des élites au « sionisme international ». L’allusion était suffisamment discrète pour qu’elle ne soit pas relevée par les journalistes sur le plateau, mais comprise par Valls, visiblement déstabilisé, et surtout par le public de Florian Philippot, qui recueillit à la suite de cet épisode de nombreuses félicitations de la part des soutiens de Dieudonné et de Soral. Le montage de cet épisode a été énormément partagé sur les réseaux sociaux et les sites soraliens ou liés à Dieudonné, voir par exemple ici.

Alain Soral, Dieudonné et le Front national

Les nouveaux prophètes de la confusion politique

Au-delà des frontières du Front national, on a assisté ces dernières années à l’émergence de véritables leaders d’opinion qui n’ont pourtant pas, ou plus, accès aux médias traditionnels. Ils développent un discours dont la virulence n’aurait naguère trouvé qu’un écho réduit ; mais le marché cognitif a été profondément bouleversé au cours des dernières années1, et l’efficacité des gatekeepers – dans la sociologie de la communication, il s’agit des personnes qui possèdent le pouvoir de faire accéder une information ou une idée à la publicité – s’en est trouvée fortement réduite. De plus, la virulence des propos concernés est parfois un principe de leur efficacité, leur dénonciation sur le mode du scandale devenant un vecteur essentiel de leur diffusion.

De fait, certains individus ont pu acquérir une audience très significative, en développant un discours plus ou moins subversif à l’égard de l’ordre politique. Dieudonné, Alain Soral, Étienne Chouard comptent parmi les plus célèbres, et leurs vidéos en ligne sont régulièrement vues plusieurs centaines de milliers de fois. Ce qui importe pour notre propos, c’est que l’existence et le succès de ces nouveaux prophètes suscitent une forme de confusion politique qui entre en résonance avec le discours du Front national sur le rejet du clivage gauche-droite. De fait, certaines de ces entreprises entretiennent des liens avec le FN ou certains de ses acteurs, ou ont été créées en vue d’aider ce parti. Ainsi, Dieudonné a des liens personnels avec Jean-Marie Le Pen : ce dernier est le parrain d’une des filles du premier, ils se voient parfois dans des événements privés2.

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Dieudonné et Alain Soral lors d'une conférence de presse commune, le 4 février 2009, à Paris. © Reuters

 

Alain Soral a créé son association Égalité et Réconciliation lorsqu’il était membre du comité central du FN et conseiller de Jean-Marie Le Pen et dans le même temps proche de Marine Le Pen, avec des membres de la garde officieuse mais rapprochée de celle-ci, anciens membres du Gud, en particulier Philippe Péninque. Son objectif était alors de faire venir au FN des individus issus de l’immigration arabo-musulmane. Si Soral a quitté le FN en 2009, il essaie d’influencer la stratégie du FN depuis l’extérieur et, déclare-t-il, continue de rencontrer régulièrement de « hauts dirigeants » du parti3. Il se positionne régulièrement vis-à-vis du FN, se faisant juge des élégances, décernant des bons points aux uns – généralement, Jean-Marie Le Pen, mais aussi Florian Philippot – ou attaquant les autres – l’une de ses cibles favorites étant Louis Aliot, suspect de sympathie à l’égard du « sionisme », c’est-à-dire des Juifs.

D’autres de ces nouveaux prophètes, tel Étienne Chouard, ce professeur marseillais devenu célèbre du fait de son activisme en ligne contre le traité constitutionnel européen en 2005, n’entretiennent pas de liens directs avec le FN. Mais ils participent à brouiller les lignes politiques, tant sur la topographie générale du champ politique, que sur la compatibilité de thèmes tels que la critique de la démocratie représentative ou des thèses conspirationnistes voire antisémites avec un affichage progressiste. Certains militants qualifient ce phénomène, pour le condamner, de « confusionnisme ». Ces éléments, qu’on ne peut ici qu’esquisser, dessinent les contours d’un espace hétérogène aux marges du Front national, avec lesquelles ce parti entretient des relations ambivalentes.

« Marine Le Pen a privatisé les relations avec des figures issues de la mouvance radicale »

Le Front national et ses marges : entre respectabilisation et vie symbiotique

D’un côté en effet, l’existence de ces marges radicales, en dehors des frontières du parti, permet au FN de se respectabiliser en s’en distanciant. Marine Le Pen a ainsi beau jeu de se gausser de groupuscules qu’elle renvoie à leur marginalité. Il ne s’agit pas que de paroles : après être parvenue à la tête du parti, en 2011, elle a exclu les cadres de l’Œuvre française – groupuscule pétainiste, créé et dirigé par Pierre Sidos depuis 1968 – Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti. Elle fait ainsi coup double : accusés de néofascisme, ils avaient également participé activement à la campagne de Bruno Gollnisch, concurrent de Marine Le Pen pour la présidence du parti, et ce avec la bénédiction de Jean-Marie Le Pen4.

Quelques années plus tard, les efforts déployés par Marine Le Pen pour obtenir l’exclusion de son père du parti témoignent d’une certaine conséquence dans la volonté de rompre avec les discours les plus radicaux au sein de celui-ci. Les multiples affaires rappelant la subsistance d’éléments radicaux dans les rangs du FN peuvent être utiles à la stratégie de Marine Le Pen : elles permettent une mise en scène toujours renouvelée de la dédiabolisation, qui est avant tout un récit, un storytelling qu’il faut alimenter pour qu’il continue de produire ses effets.

Mais d’un autre côté, une partie des marges radicales du FN entretient avec ce dernier une forme de vie symbiotique. Nicolas Lebourg montre ainsi comment l’entreprise stratégique initiée par Générations Le Pen et Marine Le Pen, au début des années 2000, emprunte, à certains égards, aux nationalistes-révolutionnaires, c’est-à-dire aux plus radicaux de l’extrême droite : « C’est la même volonté de subvertir le système politique qui conduit aussi bien les nationalistes-révolutionnaires que les cadres marinistes acquis à la ligne “ni droite ni gauche” à s’identifier à certains marqueurs de gauche liés au registre sociétal, comme la laïcité ou le libéralisme en matière de mœurs5. » On comprend dès lors mieux les affinités qui peuvent s’établir entre un Alain Soral, aujourd’hui tenant d’une authentique ligne nationaliste-révolutionnaire, et une Marine Le Pen, et plus encore un Florian Philippot (lire page 1)

Comme l’écrit Nicolas Lebourg, « Marine Le Pen a par ailleurs individualisé, voire privatisé, les relations avec des figures issues de la mouvance radicale6 ». En effet, si le FN en tant qu’organisation prend ses distances avec les éléments les plus radicaux du champ extrême droitier, Marine Le Pen conserve à titre personnel des relations fortes avec certains d’entre eux. Le rôle joué par les « gudards », les anciens du Groupe union défense – organisation étudiante issue d’Occident –, dans l’entourage de Marine Le Pen a ainsi été régulièrement souligné par certains journalistes7. En particulier, ils interviennent sur l’aspect financier et logistique de la gestion du parti, au travers de sociétés prestataires du FN – mais dans des montages tels qu’on ne sait plus si ces sociétés sont les véritables prestataires du FN ou si c’est l’inverse… Les relations internationales du Front national passent également en partie par ces réseaux : Frédéric Chatillon vit en Italie, où il fréquente aussi bien la Lega Nord que les néofascistes de CasaPound, et travaille par ailleurs avec le régime syrien.

Philippe Péninque (au centre), conseiller officieux de Marine Le Pen et ancien chef du GUD, lors du discours de Marine Le Pen, le 1er mai 2013, place de l'Opéra, à Paris. © Marine Turchi / MediapartPhilippe Péninque (au centre), conseiller officieux de Marine Le Pen et ancien chef du GUD, lors du discours de Marine Le Pen, le 1er mai 2013, place de l'Opéra, à Paris. © Marine Turchi / Mediapart

 

On retrouve un autre exemple de la manière dont le FN peut se nourrir de ses marges radicales dans les relations avec les Identitaires. Longtemps officiellement ostracisés par le FN, qui les considère comme trop radicaux – ainsi Philippe Vardon, l’un des dirigeants nationaux du Bloc identitaire, s’est vu refuser sa carte au FN et au Rassemblement Bleu Marine à plusieurs reprises –, ils jouent en réalité un rôle non négligeable du côté des collaborateurs d’élus, y compris certains des plus dédiabolisés. Par exemple, Florian Philippot a envisagé d’embaucher comme collaborateur au conseil régional de Lorraine Arnaud Naudin, rédacteur en chef de Novopress, le média du Bloc identitaire8.

Robert Ménard, soutenu en 2014 lors de sa candidature à la mairie de Béziers par le FN au titre d’une forme d’ouverture, s’entoure de radicaux tels André-Yves Beck, ancien de plusieurs groupes nationalistes-révolutionnaires puis de l’équipe de Jacques Bompard à Orange, ou Robert Ottaviani, ex-chanteur de rock identitaire et dirigeant d’une mutuelle qui a fait affaire avec la ville de Béziers. Parmi les maires FN élus en 2014, nombreux sont ceux qui recrutent des Identitaires pour gérer leur communication. Vardon finit par être accueilli au FN, puisqu’il est élu sur la liste de Marion Maréchal-Le Pen en PACA aux élections régionales de 2015 et adhère au même moment au FN, où il devient responsable de sa circonscription niçoise9. Le mouvement identitaire tire d’ailleurs toutes les conséquences de ce rôle d’école de formation des professionnels de la politique du FN qu’il joue, puisqu’il décide, le 23 juillet 2016, de ne plus être un parti politique – donc concurrent du FN –, mais de devenir « une centrale d’agitation et de formation », au service de fait du FN10.

Le FN ne peut donc être pensé et analysé sans prendre en compte les relations complexes qu’il entretient avec son écosystème, et qui ne se limitent pas à une ignorance et un rejet mutuels. Le FN a besoin de cet écosystème, et dans le même temps il offre un débouché politique aux militants qui s’y investissent. En ce sens, et bien qu’on ne puisse l’y cantonner, le FN appartient bien au champ de l’extrême droite. 

(Lire un second extrait du livre:  Les dilemmes stratégiques du Front national)

 

 

  • Le Front national, de Joël Gombin, éditions Eyrolles, 160 pages, 16 euros. 

Notes de bas de page :

1. Gérald Bronner, L’Empire des croyances, Presses universitaires de France, coll. « Sociologies », 2003, 281 p. ; Gérald Bronner, La Démocratie des crédules, op. cit

2. Ainsi, Dieudonné a participé en compagnie d’Alain Soral au 87e anniversaire de Jean-Marie Le Pen, lire ici.

3. Vidéo du 14 février 2016 (voir la partie 4 de la vidéo, à 46 minutes 40). 

4. Dominique Albertini et David Doucet, Histoire du Front national, op. cit., p. 310 sqq. 

5. Nicolas Lebourg, « Le Front national et la galaxie des extrêmes droites radicales », in Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer (dir.), Les Faux-Semblants du Front national, op. cit., p. 128. 

6. Nicolas Lebourg, « Le Front national et la galaxie des extrêmes droites radicales », in Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer (dir.), Les Faux-Semblants du Front national, op. cit., , p. 135.

7. Voir notamment le travail de Caroline Monnot et Abel Mestre, du Monde (Caroline Monnot et Abel Mestre, Le Système Le Pen, op. cit. ; Abel Mestre et Caroline Monnot, « Les réseaux du Front national », in Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer (dir.), Les Faux-Semblants du Front national, op. cit., p. 51-76), ainsi que celui de Marine Turchi, dans Mediapart. 

8. Abel Mestre et Caroline Monnot, « Le FN recrute le rédacteur en chef de Novopress », billet du 4 mars 2013, blog « Droite(s) extrême(s) ».

9. Olivier Faye, « L’identitaire Philippe Vardon est (enfin) adhérent du Front national », billet du 25 février 2016, blog « Droite(s) extrême(s) ».

10. [https://www.bloc-identitaire.%20com/actualite/3251/bloc-identitaire-devient-identitaires%20]Voir le communiqué du Bloc identitaire.



19/10/2016

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