Vigilance Isère Antifasciste

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Antisémitisme : en France, les différents visages d’une haine antijuive insidieuse et banalisée (Le Monde, daté 13 février 2019)

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Antisémitisme : en France, les différents visages d’une haine antijuive insidieuse et banalisée (Le Monde, daté 13 février 2019)

Les actes antisémites ont augmenté de 74 % en 2018. D’Internet au mouvement des « gilets jaunes », des universités aux cités de banlieue, le phénomène s’étend et prospère.

 

Le Monde.fr / Par Louise Couvelaire  / Publié mardi 12 février à 06h49

Temps de Lecture 17 min.

 

Choix et sélection  des photos et images  d'illustrations = Vigilances Isere Antifascisme

 

L’un a été entièrement coupé, l’autre partiellement scié. Deux jours avant une cérémonie d’hommage à Ilan Halimi, jeune homme séquestré et torturé à mort par le « gang des barbares » en février 2006, les deux arbres plantés à sa mémoire à l’endroit où il avait été retrouvé agonisant, à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), ont été découverts vandalisés, lundi 11 février. Ilan Halimi était juif, ses ravisseurs réclamaient une rançon, ils le présupposaient riche.

« L’antisémitisme se répand comme un poison, comme un fiel. Il attaque, il pourrit les esprits, il assassine », a déclaré, lundi, le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, qui s’est rendu sur place. A cette occasion, il a dévoilé qu’après deux années de baisse, les actes antisémites (insultes, menaces, dégradations de biens, agressions, homicides…) avaient bondi de 74 % en 2018 : en un an, ils sont passés de 311 à 541.

« Depuis janvier 2018 s’installe un climat anxiogène inquiétant, commente Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Au-delà de l’antisémitisme islamiste, nous assistons à la résurgence d’une extrême droite identitaire virulente qui n’hésite plus à passer à l’acte. »

 

Ce week-end, deux portraits de Simone Veil, dessinés par l’artiste C215 sur deux boîtes aux lettres situées sur la façade de la mairie du 13e arrondissement de Paris, ont été recouverts de croix gammées. Les gérants d’un restaurant Bagelstein, dans le centre de la capitale, sur l’île Saint-Louis, ont découvert leur vitrine taguée du mot Juden (« juifs » en allemand). Et dans le 1er arrondissement, l’inscription « Macron’s jews’bitch » (« Macron pute à juifs ») a été inscrite sur une porte de garage.

« Le vocabulaire de la fachosphère se retrouve sur les murs ! », a tweeté Frédéric Potier. Selon lui : « Le mouvement des gilets jaunes contribue à une hausse des chiffres sur les dernières semaines de l’année. »

 

Deux portraits de Simone Veil, dessinés par l’artiste C215 sur deux boîtes aux lettres situées sur la façade de la mairie du 13e arrondissement de Paris, recouverts de croix gammées, le 11 février. JACQUES DEMARTHON / AFP

 

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Surenchère décomplexée de commentaires haineux

Sur la Toile, c’est toute la nébuleuse conspirationniste qui s’est mise en ordre de bataille pour rallier un maximum de manifestants à un discours antisystème émaillé de saillies antisémites, générant une surenchère décomplexée de commentaires haineux. Des milliers de vidéos aux faux airs de documentaires pullulent sur le Net.

Dans l’une d’elles, une voix off explique que « la France n’a pas de président de la République » et que « la personne qui tient la barre » est un « banquier » du nom de « Rothschild » qui n’a qu’un objectif : « amener notre navire qu’est la France, et nous avec, à s’échouer sur les terres d’un nouveau continent se nommant nouvel ordre mondial ». Ce processus de destruction, qui passe par « le vol de toutes vos richesses », s’est accéléré depuis l’élection de Macron : « Considérez que toutes ses décisions sont la parole de ses maîtres » (les Rothschild donc).

Cette vidéo d’une trentaine de minutes a été vue plus de 1,5 million de fois en deux mois sur la plate-forme YouTube.

Un succès que partagent bien d’autres « productions » du même type, tout comme les « conférences » en ligne d’apprentis complotistes d’extrême droite et des vedettes de l’antisémitisme, telles que Boris Le Lay, blogueur ultranationaliste breton maintes fois condamné, et Alain Soral, figure de la fachosphère antisémite, lui aussi bien connu de la justice. Tous alimentent une haine antijuive qui traverse les âges et les catégories sociales.

Il y a Edouard (tous les prénoms ont été modifiés), jeune cadre BCBG des Yvelines, qui ne cache pas sa sympathie pour les thèses de Soral dans les dîners en ville. Hamza, 32 ans, un habitant d’une cité du nord des Hauts-de-Seine qui ne jure que par le polémiste Dieudonné et confie ne pas passer une journée sans consommer ce type de « docus » complotistes qui « atterrissent » sur son mur Facebook.

Aubaine de la crise sociale

Il y a cet homme portant un gilet jaune aussi. Anonyme, on le devine quinquagénaire. Dans une vidéo, il reprend presque mot pour mot les paroles de Le Lay. Bien sûr, les activistes antisémites sont une petite minorité, mais leur nombre se multiplie. Ils profitent de l’aubaine de la crise sociale, en jouant des plus vieux ressorts : juifs = argent = pouvoir.

Dans leurs vidéos, les uns glissent des images du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) dès qu’ils évoquent le « vrai pouvoir », les autres désignent le « lobby juif » comme étant le grand responsable de la détresse sociale. Certains s’en prennent au B’nai B’rith, une organisation juive née aux Etats-Unis au XIXe siècle qu’ils qualifient de « secte juive suprémaciste qui dirige la franc-maçonnerie mondiale ».

Quelques-uns traitent les artistes, jugés trop en retrait par rapport au mouvement, de « putes du système juif » ou encore de « putes de salon » inféodées à « la haute finance », comme le formule Dieudionné dans l’une de ses vidéos.

 

La plupart parlent d’Emmanuel Macron comme d’un « pantin » ou d’une « marionnette » à la solde de son ancien employeur, la banque Rothschild, ou d’un « traître enjuivé ». Un discours repris sur certaines banderoles et tags lors des manifestations de « gilets jaunes » : « Macron pute à juifs », « Macron pourriture de juif » ou encore « Macron = Sion », en référence aux Protocoles des sages de Sion, ouvrage d’un faussaire russe du XIXe qui théorise le mythe du complot juif et franc-maçon visant à conquérir le monde.

 

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Présupposés moyenâgeux

« Aujourd’hui, il suffit d’associer Macron à Rothschild et la puissance des stéréotypes fait son œuvre », constate l’historien Marc Knobel, directeur des études au CRIF. Le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, publié en mars 2018, en donne un aperçu : 38 % des personnes interrogées partagent ainsi l’idée que « les juifs ont un rapport particulier à l’argent ». Entre 18 % et 37 % d’entre elles pensent également que les juifs auraient un pouvoir excessif.

 

La survivance et la prégnance de ces clichés alimentent une ambivalence que le docteur C., généraliste dans un quartier populaire d’une ville du Sud-Ouest, vit au quotidien. « Avoir un médecin juif est très recherché, comme avoir un avocat juif, témoigne-t-il. Mes patients me supposent intelligent, puissant, bien instruit, bien placé, ils imaginent que j’ai du pouvoir et qu’en cas de besoin, j’aurais les bons réseaux pour leur venir en aide. »

Ces présupposés moyenâgeux nourrissent tous les fantasmes sur la fortune présumée du juif, quelle que soit la réalité de sa condition sociale. « Alors même qu’ils sont dans la même galère sociale et qu’ils sont voisins, des petites bandes de délinquants ciblent les juifs car ils sont persuadés qu’ils ont malgré tout de l’argent et qu’ils trouveront à coup sûr le dernier iPhone sur eux, raconte Raoul Benaccoun, 74 ans, ancien chargé de mission à la sécurité (entre 1995 et 2015) à la mairie de Sarcelles, dans le Val-d’Oise. Aujourd’hui, ces préjugés antisémites sont dans la mentalité du petit voyou, qu’il soit blanc, noir ou arabe. »

« Ce sont ces mêmes croyances qui font des juifs les éternels boucs émissaires en temps de crise », rappelle la politologue Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS.

Sur le réseau social russe VKontakte (VK), où Soral, Dieudonné et Le Lay ont migré après la fermeture de certains comptes ou le déréférencement de leurs sites, les insultes et les caricatures les plus virulentes, inspirées des années 1930, s’expriment sans interdits. « Ici, aucun compte juif, c’est chez nous », se félicite l’un des internautes.

« Dérives » à l’ultragauche

« Nous assistons à une détabouïsation totale, s’inquiète Marc Knobel. Les gens les plus décidés et les plus motivés à mener la guerre contre les juifs se retrouvent entre eux sur tous ces sites et s’auto-alimentent. Ce qui compte, c’est leur détermination à faire de l’antisémitisme une courroie de mobilisation. »

Calqué sur le modèle de Facebook, VK permet de publier en toute impunité des contenus qui risqueraient d’être prohibés sur d’autres plates-formes, où certains emploient parfois des mots ou expressions « paravents » pour désigner les juifs sans les nommer afin d’éviter « la censure de l’empire », disent-ils. Ainsi de « 88 » (la huitième lettre de l’alphabet, H, pour Heil Hitler) et de plus en plus fréquemment « sioniste ».

 

Car l’antisémitisme, certes florissant à l’extrême droite, n’est cependant pas son apanage. Elsa, 21 ans, étudiante dans une université parisienne, souligne ainsi des « dérives » à « l’ultragauche », sur fond d’opposition à la politique israélienne. « Il est devenu impossible de manifester mon attachement viscéral à l’Etat hébreu, qui n’a par ailleurs rien d’un soutien inconditionnel à la politique de son gouvernement, sans me faire insulter ou sans recevoir des messages haineux sur les réseaux », raconte la jeune femme, qui évoque les tags sur les tables de la fac où il est inscrit « Mort à Israël » ou encore « Israël, assassins ! »

 

En filigrane se joue aussi, ici, un débat idéologique sous couvert de sémantique. L’antisionisme revendiqué est-il un antisémitisme ?

Lors de la commémoration du 75anniversaire de la rafle du Vél’d’Hiv à Paris, en juillet 2017, en présence du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, Emmanuel Macron a fait un parallèle auquel aucun président ne s’était risqué avant lui : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme car il est LA forme réinventée de l’antisémitisme. »

Croix gammées à HEC

Pour Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP) à la Fondation Jean-Jaurès, la limite est claire : « L’antisionisme est une opinion politique admissible jusqu’au moment où il nie l’existence d’Israël en tant qu’Etat. A partir de là, ça devient de l’antisémitisme. On pouvait être opposé à la création de l’Etat d’Israël et on peut toujours critiquer les gouvernements israéliens. Mais soixante-dix ans après la création de l’Etat, ne pas lui reconnaître le droit à l’existence est antisémite, car c’est signer l’arrêt de mort des juifs qui y vivent. »

 

De droite, de gauche, ou d’ailleurs, l’antisémitisme s’est répandu. Dans les Yvelines, une professeure s’est vue traitée de « sale bobo gauchiste » par un élève faisant l’apologie du maréchal Pétain et citant le négationniste Robert Faurisson dans ses dissertations. « En vingt ans de carrière, je n’avais jamais eu de suprémaciste blanc dans une classe », constate-t-elle.

 

Dans le petit village d’Escos (Pyrénées-Atlantiques), les 240 habitants ont découvert, le matin du 4 novembre 2018, une série de tags antisémites : « Shoah escroquerie », « Faurisson résistance ». « On n’avait jamais rien vu de tel chez nous, raconte le maire, Daniel Vigneau. Faurisson, on ne savait même pas qui était ce personnage, on a dû aller chercher sur Internet. »

 

Sur le tableau d’une salle de classe de la prestigieuse école de commerce HEC, en octobre 2018, les étudiants ont retrouvé des croix gammées, des croix celtiques et le mot « Juden » inscrits au marqueur.

A Sarcelles, cinq mineurs âgés de 14 à 16 ans ont agressé une dizaine de victimes de confession juive en quelques semaines, entre les mois de novembre et décembre 2018, dans le quartier de la Petite Jérusalem, pour voler leurs téléphones portables et leurs sacs à main ; à leurs avocats, ils n’ont dit que quelques mots : « Les juifs, on ne les connaît pas, c’est pas nos copains. »

 

Sur les marches de la basilique du Sacré-Cœur, à Paris, le 22 décembre 2018, des « gilets jaunes » ont entonné un hymne à la « quenelle » (geste inventé par Dieudonné, bras droit tendu vers le bas et main gauche touchant l’épaule droite, interprété comme un salut nazi à l’envers).

A Paris encore, début janvier, un individu se présentant tantôt comme un « journaliste de rue » tantôt comme un « journaliste “gilet jaune” » a apostrophé le secrétaire d’Etat chargé du numérique, Mounir Mahjoubi, en lui demandant, à propos du mouvement social, « est-ce qu’on peut dire que le bétail goy se rebelle ? » .

Dans les facs de médecine aussi, au point que la Conférence des doyens des facultés de médecine s’est « indignée », lundi 11 février, dans un communiqué, « d’une situation qui prend de l’ampleur depuis quelques mois », constatant « qu’il y a de plus en plus d’actes racistes et antisémites perpétrés à l’encontre des enseignants, des autorités et des étudiants de confessions juive et/ou d’origine étrangère ».

Antisémitisme « feutré » ou « raffiné »

« La grande défaite aujourd’hui, c’est que l’antisémitisme s’est tellement banalisé qu’il n’a même plus besoin de tête d’affiche, tel Soral, pour le diffuser. Cela a gagné les esprits de tout milieu. Tout peut se dire, et partout. Or, braver le tabou du verbe, c’est se préparer au passage à l’acte », se désole Souâd Belhaddad, fondatrice de Citoyenneté possible, une association qui lutte contre les préjugés et propose des modules de formation à des professionnels (professeurs, éducateurs, missions locales…) confrontés à l’intolérance.

 

A côté de cet antisémitisme décomplexé, un autre, plus « insidieux » celui-là et de tradition chrétienne, n’a pas disparu : celui de la bourgeoisie. « En général, les classes aisées n’expriment pas leur antisémitisme frontalement », souligne Nonna Mayer. Certains parlent d’un antisémitisme « feutré » ou « raffiné », « parce qu’il ne fait pas peur », comme l’explique ce commerçant du 17e arrondissement de Paris.

Dans ce quartier de l’Ouest parisien se sont installés de nombreux citoyens de confession juive après avoir quitté certaines banlieues dans lesquelles ils se sentaient en insécurité. Et où apparaît un autre visage de la haine. A vif. Qui monte les communautés les unes contre les autres. « Les juifs se foutent qu’un bourgeois les regarde de travers, affirme Joshua, infographiste de 39 ans qui a grandi à Sarcelles. Ils ont peur physiquement des musulmans des quartiers populaires. »

 

L’enlèvement et l’assassinat d’Ilan Halimi, la tuerie à l’école juive Ozar-Hatorah de Toulouse en mars 2012, l’agression d’un jeune couple à Créteil en décembre 2014, l’attentat contre l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris, en janvier 2015, l’assassinat de Sarah Halimi dans le 11e arrondissement de la capitale en avril 2017, la séquestration d’une famille juive à Livry-Gargan en septembre 2017…

« Que les coupables soient des djihadistes ou des délinquants, la communauté juive a été profondément traumatisée par cet antisémitisme ultraviolent qui agresse, qui tue », rappelle Joël Mergui, le président du Consistoire, qui va inaugurer cette année un centre européen du judaïsme de 5 000 mètres carrés dans le 17e arrondissement.

Difficulté d’identifier les auteurs d’actes antisémites

Dans certains territoires, le sentiment d’insécurité s’est installé et l’antisémitisme « du quotidien » ou « de proximité » « fait de la vie des juifs un enfer », témoigne Joshua.

 

« Les plus gros producteurs de contenus antisémites et ceux qui rencontrent le plus de succès, comme Soral, ciblent des personnes dans des situations de grande fragilité dont on peut supposer qu’elles sont les plus susceptibles de passer à l’acte »,
avance Wajdi Limam, doctorant en sociologie à l’université Paris-VIII. Mais personne ne peut l’affirmer, souligne-t-il, faute de statistiques en la matière.

 

La chancellerie se contente de faire un double constat, celui du « faible nombre de procédures et de poursuites pour ce type d’infraction » et du « nombre très limité de faits portés à la connaissance de l’autorité judiciaire », tout en soulignant la difficulté « d’identifier les auteurs », dont aucune étude n’a dressé le profil à ce jour. « Cette absence d’éléments objectifs crée une situation très pernicieuse, déplore Jean-Yves Camus. L’extrême droite en profite pour imputer la responsabilité de tous les actes antijuifs aux musulmans. »

 

Maalik (le prénom a été modifié) le sait. C’est à lui, ou à des gens comme lui, jeunes musulmans des quartiers populaires, que « beaucoup de personnes pensent » lorsque la flambée des actes antisémites est évoquée. « Je suis en partie responsable, je ne le nie pas, mais suis-je le seul responsable ? », s’interroge-t-il, sans nier que son casier est lourd en la matière. Le jeune homme de 28 ans a de « sales histoires » derrière lui, admet-il. Des histoires de gamins juifs qu’il a tabassés avec ses copains, de kippas qu’il a arrachées aux vieux messieurs dans la rue et de croix gammées qu’il a dessinées dans ses agendas d’écolier. Il a une histoire à raconter surtout, la sienne, celle d’une « haine antijuive » qui s’est enkystée au fond de ses tripes alors qu’il n’était qu’un préadolescent et qui ne l’a pas quittée pendant des années.

Maalik a grandi dans un quartier populaire de la petite couronne, aux portes de Paris, au sein d’une famille modeste – ses parents faisaient des ménages – et de confession musulmane où l’on prononçait invariablement le mot « hachack » dès qu’on parlait d’un juif. « Hachak », un mot arabe utilisé comme une excuse après avoir dit un gros mot ou évoqué des choses impures. « Je ne sais pas si c’est antisémite, j’imagine que oui, mais on le prononçait sans y penser, par automatisme, se souvient-il. Dans mon quartier, il y avait plein de juifs tunisiens, j’ai grandi avec eux, c’était nos voisins, nos amis. »

« Le conflit israélo-palestinien n’est qu’un prétexte »

A ses yeux, tout a basculé au début des années 2000, avec les attentats du World Trade Center du 11 septembre 2001, à New York. Il était en classe de 6e. « Un discours anti-américain a commencé à se répandre, puis un discours anti-Occident, puis ça a embrayé sur les juifs avec Israël et la seconde Intifada : les juifs nous volent nos lieux de prières, ils tuent nos frères. Tout ça m’a retourné le cerveau, j’en suis devenu schizophrène ! »

D’autant plus lorsqu’on a évolué dans une « banlieue rouge », c’est-à-dire longtemps dirigée par le Parti communiste, renchérit un observateur : « La défense de la Palestine devient le seul lien que ces jeunes ont avec la politique, ce qui entretient largement le sentiment anti-Israël et contribue à nourrir la haine des juifs. »

 

Sur le terrain, l’antisémitisme a d’autres relais. « Ce message était aussi martelé par les islamistes du quartier qui ne manquaient pas une occasion de nous prendre la tête avec Israël et la Palestine, raconte Maalik. Plus les discours étaient hostiles aux juifs, plus ils se sont repliés sur eux-mêmes ; plus on a montré les musulmans du doigt, plus ils se sont repliés sur eux-mêmes ; plus on a cessé de se fréquenter et de fréquenter les mêmes écoles, plus on s’en est pris à eux. »

Avec les années, le jeune homme a pris du recul. « En réalité, le conflit israélo-palestinien n’est qu’un prétexte, comme un feu vert pour passer à l’acte, il vient se greffer à un antisémitisme préexistant, fondé sur un problème de pure jalousie sociale, le sentiment qu’ils s’en sortent mieux que nous », analyse-t-il.

 

Autrefois « dhimmis » en terre d’Islam (terme qui désigne les citoyens non musulmans soumis à diverses restrictions sociales), certains juifs sont devenus médecin et avocat, « une ascension sociale vécue à la fois comme une trahison et un abandon », commente le docteur C. « Contrairement aux idées reçues, la religion n’est pas forcément le moteur et l’actualité n’est que le déclencheur », acquiesce la politologue Nonna Mayer. En témoignent les périodes de recrudescences d’actes antisémites, le plus récemment après les opérations israéliennes à Gaza, en 2009, en 2014 et en 2018 avec la répression de la « marche du retour », manifestation palestinienne commémorant la Nakba, l’exode palestinien de 1948.

« Concurrence mémorielle »

Pour Combo, 31 ans, street-artist d’origine marocaine, il existe aujourd’hui un « parcours type » du « jeune maghrébin des quartiers vers l’antisémitisme ». Le jeune homme a grandi auprès d’une belle-famille très pratiquante, qui ne buvait que du Mecca-Cola, en référence à la ville sainte de l’Islam, boycottant Coca-Cola, « marque symbole de l’Amérique sioniste ».

Grande consommatrice des sites complotistes et imprégnée des thèses du couple Soral-Dieudonné « qui ont fait des dégâts considérables dans les banlieues », une partie de la génération post-2001 a suivi le même chemin, affirme-t-il : « L’idée est toujours la même : L’Amérique, l’ empire, les Illuminati [société secrète qui dominerait le monde], les francs-maçons et les juifs Tous veulent dominer le monde et faire fortune sur le dos des opprimés, détruire l’islam et les Arabes. »

 

« Juifs et maghrébins, pour beaucoup, on a la même histoire, la même bouffe, la même culture, la même langue, le même argot, la même façon de frimer : on est les mêmes bougnoules !, lance Marouane, 29 ans, qui a coorganisé, en 2018, au sein de SOS-Racisme, une série de rencontres appelées « Salam, Shalom, Salut » dans plusieurs villes de France. Sauf que les juifs ont réussi à grimper dans l’échelle sociale, pas nous ; ils s’entraident, pas nous ; leur histoire est reconnue par La France, pas la nôtre. C’est du moins comme ça qu’on le ressent et qu’on le vit quand on grandit dans un quartier. »

 

La « concurrence mémorielle » est une autre composante de cette « jalousie » qui empoisonne les relations. « On parle de la Shoah mais pas de nos grands-pères qui se sont battus pour la France en Indochine, ni du sort des harkis, peu de la colonisation et peu de l’esclavage : c’est comme si on nous zappait de l’histoire de France », explique Combo. Cette « comparaison » vient nourrir encore un peu plus les stéréotypes déjà bien ancrés. « On en conclut que si les juifs arrivent à ce que l’on parle d’eux, c’est parce qu’ils sont bien placés », explique Maalik.

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« Un juif, au singulier, comme l’était Ilan Halimi, n’existe pas aux yeux de l’antisémite : il est forcément conjugué au pluriel, il est les juifs, le représentant de ses frères frères israéliens, de business, de la communauté tout entière… Sa place, en soi, même de pauvre, cristallise du ressentiment, conclut Souâd Belhaddad, de Citoyenneté possible. Cette force du stéréotype mène à la barbarie. En cela, on se trompe gravement en pensant que l’antisémitisme ne serait que le problème des juifs. Il dit que chacun de nous peut, demain, être celui ou celle dont on contestera la place. »

Louise Couvelaire



14/02/2019

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