Vigilance Isère Antifasciste

Vigilance Isère Antifasciste

Le Front National et le féminisme, par Sylvain Crépon

 Sylvain Crépon, docteur en sociologie et chercheur au laboratoire Sophiapol de l'université Paris-Ouest-Nanterre, étudie le Front national depuis le milieu des années 1990. Auteur de plusieurs travaux de référence sur l'extrême droite, ses recherches portent également sur les minorités religieuses en France et en Europe.

On trouvera nombre de ses articles et analyses sur Fragments du temps présents. Marges politiques
Sylvain Crépon est l'auteur de Enquête au cœur du nouveau Front national , un livre paru en mars 2012.
Publié le 31 mars 2012, sur le site (de droite) Atlantico :

Un national-féminisme : l'égalité homme/femme selon le FN

Sylvain Crépon a analysé le sens et la portée des thématiques mises en avant par la nouvelle équipe du Front National : anticapitalisme, ouvriérisme, laïcité, féminisme et même défense des homosexuels... "Enquête au cœur du nouveau Front national" éclaire sur les mutations d'un parti qui prétend reconfigurer le système politique français (Extrait 1/2).

 

Quand je les ai questionnés sur leur rapport à l’égalité femmes/hommes, ces militants FN ont oscillé entre deux discours pour le moins contradictoires. Prenant tout d’abord pour acquises les avancées en la matière, ils assuraient ne pas remettre en cause, comme indiqué précédemment, le droit à la contraception ou à l’avortement, le travail des femmes, leur accès à des responsabilités politiques ou économiques. Et quel meilleur exemple à mettre en avant que leur présidente, emblématique de la femme politique moderne ! D’ailleurs, la plupart des femmes que j’ai rencontrées au FN bénéficient largement de ces avancées dans leur vie quotidienne. Certaines m’ont ainsi confié avoir pris l’initiative de divorcer, de vivre désormais dans une famille recomposée, d’avoir utilisé des contraceptifs sans l’avis de leurs parents lorsqu’elles étaient mineures, d’avoir soutenu des amies lorsque celles-ci ont décidé d’avoir recours à une IVG, d’avoir des ambitions professionnelles et/ou politiques sans que leur entourage masculin considère cela comme forcément incongru, etc. Beaucoup de frontistes m’ont également assuré que certaines choses restaient à améliorer, en mentionnant par exemple la persistance des écarts de salaires entre femmes et hommes.[...]

Tandis que les historiques du Front national voient le féminisme, et d’une manière générale la plupart des idées progressistes, comme une menace pour les valeurs françaises traditionnelles, les nouvelles générations frontistes font le raisonnement inverse. Elles inscrivent ces valeurs progressistes, et donc le féminisme, dans l’héritage de la culture française et européenne. Ce faisant, elles ne tiennent aucun compte des combats proprement politiques qui ont permis leur émergence et leurs avancées, quand bien même elles en bénéficient dans leur vie quotidienne.

Ce raisonnement veut que le progrès politique émane naturellement de la culture traditionnelle et non d’un effort conscient pour corriger, par la contrainte, les formes inégalitaires de la culture.

Les acquis démocratiques seraient en ce sens uniquement menacés par la culture des musulmans, par essence traditionnelle et conservatrice, et non par les formes traditionnelles de la culture française, ou européenne, perçues comme étant à l’origine du processus démocratique. L’égalitarisme se voit ici dépossédé de sa dimension universelle puisqu’il ne saurait s’appliquer à toutes les cultures. Lutter pour davantage d’égalité entre les sexes revient donc à se séparer de cette population jugée inassimilable et non à prolonger les luttes féministes, à les étendre à toutes les sphères de la vie sociale. On est face ici à une vision ethnocentriste qui s’inscrit en outre dans une forme de déterminisme culturel. Réapparaît à ce niveau l’empreinte du différentialisme culturel, tel que conceptualisé par le GRECE, qui postule une irréductibilité et donc une incompatibilité entre les cultures différentes, aboutissant à un rejet de toute forme de métissage.

C’est donc cette obsession identitaire, tant traditionaliste que xénophobe, qui maintient le Front national dans une position ambivalente vis-à-vis de la question de l’égalité entre les sexes.

Si elle lui permet d’en épouser certains acquis, et naturellement d’en profiter, notamment en ce qui concerne les femmes, elle le cantonne à une totale passivité, les progrès dans ce domaine étant, sous cet angle, non le fruit de luttes politiques, mais celui d’une évolution « naturelle » de la culture. Il suffirait en somme d’attendre que celle-ci veuille bien éclore. Il n’est pas sûr qu’il se dissocie, à ce niveau, des autres mouvements conservateurs de droite.

_______________________

Extrait de Enquête au cœur du nouveau Front national , Nouveau Monde Editions (1 mars 2012)



03/04/2012

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 117 autres membres