Vigilance Isère Antifasciste

Vigilance Isère Antifasciste

" On ne peut plus rien dire sur l'islam " et les contre-vérités de Stephen Smith sur l'immigration ( par Julien Lacassagne et Julein Brachet )

 " On ne peut plus rien dire sur l'islam" 

 

Par Julien LACASSAGNE,  publié  le 27 décembre 2018 sur le site ORIENT XXI

 

Le spectre d’Édouard Drumont plane sur l’édition
« L’islam, un sujet sur lequel on ne peut pas s’exprimer », déclarait Michel Onfray en 2015. Depuis, nombre de chroniqueurs, de journalistes et d’éditorialistes répètent à l’envi que l’islam serait un thème tabou. Et pourtant, la production éditoriale concernant ce « problème » n’a jamais été aussi abondante. Et autant de parti pris.

En 1886 fut publié La France juive, essai d’histoire contemporaine, ouvrage de 1200 pages en deux tomes, comportant une multitude de références ainsi qu’un index des personnalités juives et de leurs « alliés » désignés comme les responsables, tant du dérèglement moral de la France que de l’effondrement bancaire. Édité par Flammarion, grâce à l’appui financier d’Alphonse Daudet, le livre bénéficia d’une ample publicité dans la presse, notamment de la part du Figaro, au point de devenir un best-seller vendu à plus de 60 000 exemplaires la première année. Il fit l’objet de plus de 200 rééditions. Léon Poliakov faisait remarquer que le succès du livre suscita en France une vogue de production de titres antisémites, de « la Russie juive » à « l’Algérie juive », en passant par « l’Angleterre juive » ou « l’Autriche juive ».

 

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Édouard Drumont fut un essayiste hystérique et besogneux à la plume médiocre, guidé par une brûlante soif d’ambition et de notoriété. L’antisémitisme éditorial fut pour lui le moyen d’assouvir ce désir d’ascension et de succès littéraire. Fondateur du journal La Libre Parole [ dont le sous-titre "La France aux français" servira de slogan ensuite à toutes  les extrêmes-droites ], il fit de ce titre le principal émetteur de la propagande anti-dreyfusarde en 1894 (et même avant, dès la nomination de Dreyfus en tant que capitaine stagiaire), opinion partagée par la quasi-totalité de la presse française, du Petit Journal à La Croix. Ce ne fut qu’en 1898, après le « J’accuse » de Zola que le camp dreyfusard sortit de la marginalité. Drumont fut élu en mai de cette même année député d’Alger sous l’étiquette du « groupe antisémite » dont il fut le dirigeant à l’Assemblée. Il bénéficiait en Algérie du soutien des agitateurs coloniaux européens (parmi lesquels Max Régis), qui furent les véritables introducteurs de l’antisémitisme en Afrique du Nord.

De la fin du XIXe siècle jusqu’à l’occupation allemande de la France pendant la seconde guerre mondiale, il fut l’une des principales références du large courant antisémite français. Dans un entretien publié par Ouest-France le 31 octobre dernier, Emmanuel Macron s’est récemment dit « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres ». « Dans une Europe qui est divisée par les peurs, ajoutait le président de la République, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l’Europe de l’après-première guerre mondiale à la crise de 1929 ».

 

                                                                              Edouard Drumont,  Michel Houellebecq, Eric Zemmour

 

Antisémitisme hier, islamophobie aujourd’hui

Certes, l’histoire ne repasse pas les mêmes plats que la veille ; en revanche, les formes d’exutoire politique et social en période de crise empruntent des chemins similaires, même lorsqu’ils se fixent sur des populations différentes.

C’est pourquoi antisémitisme, islamophobie et xénophobie forment un même système, ce dont a tragiquement témoigné l’attentat contre la synagogue de Pittsburgh. Robert Bowers, le responsable de la fusillade qui a fait onze morts le 27 octobre dernier reprochait aux sociétés d’aide juives de faire venir des envahisseurs musulmans sur le sol américain.

VALEURS4250_001.jpgDe même, en Europe, à la suite de Viktor Orban, des courants d’extrême droite désignent encore le magnat américain George Soros comme « le financier mondial de l’immigration et de l’islamisme », selon le titre du magazine Valeurs actuelles (10-16 mai 2018), usant d’une rhétorique proche du thème du complot juif.

 

Les productions éditoriales de cette année montrent une part démesurée d’ouvrages consacrés aux dangers de l’islamisation, juxtaposés à ceux de l’immigration, de l’incivisme scolaire ou de la criminalité.

Cette multiplication s’est accélérée à l’occasion de la rentrée littéraire. Le bal a été ouvert début 2018 avec la publication chez Grasset de La ruée vers l’Europe : la jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, par Stephen Smith.

Ancien journaliste à Libération et au Monde, Stephen Smith s’était illustré en publiant en 2003 Négrologie : Pourquoi l’Afrique meurt. Il y faisait porter la responsabilité de l’absence de développement sur les incompétences intrinsèques, voire congénitales, des Africains, au point d’écrire que « si 6 millions d’Israéliens pouvaient par un échange démographique, prendre la place des Tchadiens à peine plus nombreux, le Tibesti fleurirait et une Mésopotamie africaine naîtrait sur les terres fertiles entre le Logone et le Chari ».

De sévères critiques lui furent adressées par Le Monde diplomatique1 et par l’économiste François-Xavier Verschave, fondateur de l’association Survie, qui a coécrit Négrophobie avec Odile Tobner et Boubacar Boris Diop en guise de réponse aux « négrologues », journalistes françafricains et autres falsificateurs de l’information.

 

Le juteux marché des exutoires politiques

Smith tente un comeback, usant d’une réputation d’expert pour participer à la mise en scène de la peur de l’immigration. Celui que les auteurs de Négrophobie qualifiaient de « maître des faux scoops » réactualise le cliché de la bombe démographique africaine dont les rejetons se tiennent prêts à déferler sur une Europe assiégée. La thèse oublie que l’essentiel des flux migratoires africains s’effectue à l’intérieur même du continent et ne mentionne pas non plus que le nombre de migrants en direction de l’Europe est en baisse. L’ouvrage a reçu le soutien enthousiaste de La Revue des Deux Mondes, sa directrice Valérie Toranian le qualifiant de « livre le plus important du printemps ».

 

Fin août c’est Iannis Roder, professeur d’histoire et géographie, coauteur des Territoires perdus de la République (Mille-et-une nuits, 2002), qui publiait chez Odile Jacob, Allons z’enfants… la République vous appelle, sous-titré 20 ans d’expérience d’un prof de Saint-Denis. L’auteur s’y livre avec peu de finesse à une stigmatisation de ses propres élèves, dont on comprend vite qu’ils sont de famille musulmane ou « issus de l’immigration », suspects dès lors qu’ils ne participent pas à la minute de silence après l’attentat contre Charlie-Hebdo, quand ils ne sont pas décrits comme résolument antisémites, sexistes, homophobes, etc. Bref, Les Territoires perdus de la République II, le retour.

 

Le 12 septembre, Albin Michel publiait le Destin français d’un Éric Zemmour invité à déverser impunément sur tous les plateaux ses provocations racistes en guise de promotion, tout en se plaignant d’y être boycotté. Le 27 septembre, il était relayé par Laurent Obertone qui publiait aux éditions Ring La France interdite. La vérité sur l’immigration. Obertone y apporte de fumeux alibis à la théorie dite du « grand remplacement », n’hésitant pas à l’agrémenter de thèses hygiénistes faisant des migrants des porteurs de pathologies susceptibles de contaminer l’Europe. Lui aussi a été un « bon client » des plateaux.

 

Au mois d’octobre, La Revue des Deux Mondes entrait dans la course en publiant un numéro spécial intitulé « L’islamo-gauchisme, histoire d’une dérive ».

Jacques Julliard s’y entretient avec Valérie Toranian et sa contribution est un chef-d’œuvre d’empilement puis de mélange des concepts afin de créer de la confusion. Julliard, qui attribue la paternité de l’expression « islamo-gauchisme » à Pierre-André Taguieff, y voit une « haine de l’identité française », mais aussi un « néo-vichysme » dont les partisans seraient tantôt des « collabos », tantôt, à l’instar de ceux du parti communiste, des « compagnons de route ». On notera que lorsque Julliard projette de la sorte d’hypothétiques « islamo-gauchistes » dans le camp de l’anti-France, il adopte lui-même la méthode et la rhétorique que Vichy employait à l’encontre des « judéo-bolchéviques ».

 

Le 17 octobre, les éditions Fayard publiaient Inch’Allah ! L’islamisation à visage découvert, résultat d’une enquête menée par les étudiants en journalisme de Bernard Davet et Fabrice Lhomme. La promotion du livre a été assurée grâce à la diffusion du documentaire La plume dans la plaie diffusé sur la chaine LCP. Des étudiants en journalisme ont été cornaqués par Davet et Lhomme afin d’enquêter sur l’islamisation de la Seine–Saint-Denis.

Le film confirme tant l’autoritarisme « bébête » que la superficialité des méthodes de ces nouveaux Bouvard et Pécuchet2 répétant à des étudiants initialement dubitatifs (ils le seront moins par la suite) que « ça va ! Il faut pas se prendre la tête ! » ou qu’il « faut se faire plaisir ! ». Résultat : un livre bâclé et racoleur, bourré de clichés, mais encadré par une solide promotion qui le hisse en tête des ventes. Plusieurs « enquêtés » se sont depuis plaints de la déformation de leurs propos comme de la réalité décrite par les deux journalistes et leurs étudiants.

 

Le 24 octobre, Fayard récidivait avec la publication de La guerre secrète. L’islam radical dans le monde du travail, de Philippe Lobjois et Michel Olivier. Début novembre, ce sont enfin les éditions du Rocher qui publiaient le non moins sensationnaliste L’islam à la conquête de l’Occident. La stratégie dévoilée, de Jean-Frédéric Poisson. Cet inventaire serait incomplet si l’on n’y incluait la Une de Valeurs actuelles fin octobre titrant sobrement « Houellebecq, la grande prophétie ». Le magazine y retranscrivait le discours sur le « déclin de l’Occident » de l’auteur de Soumission lors de la réception de son prix Oswald Spengler. Interviewé, Houellebecq y rend hommage à Éric Zemmour, précisant cependant que, selon lui, le « suicide français » se rapproche davantage d’un « assassinat » dont les auteurs, faute d’être cités, seront aisément reconnaissables3.

 

Silence des intellectuels

Cette avalanche de titres semble confirmer l’opinion exprimée naguère par Patrick Buisson selon laquelle « Ce sont les réacs qui font le spectacle et le débat d’idées », et témoigne surtout qu’il y a un juteux marché de la peur de l’islam et de l’immigration, remarquablement exploité par les éditeurs. Sur le terrain de ce marché éditorial — l’un des principaux foyers de la production des idées —, il y a, en effet, une ressemblance avec l’entre-deux-guerres.

 

Comme le rappelle Michel Winock dans le magazine L’Histoire de ce mois de novembre : « L’antisémitisme était ainsi devenu un marché éditorial pour les publicistes et, dans ses calculs, cet élément commercial n’était pas absent des motivations de Céline. Il avait raté la sortie de son roman Mort à crédit ; il prenait sa revanche. Bagatelles4 fut un grand succès de librairie. »5.

Il y a bien une vie ultérieure de l’antisémitisme occidental réincarné en islamophobie, et qui ne se contente pas de le remplacer, car il alimente aussi sa propre résurgence. Est-ce vraiment étonnant qu’Éric Zemmour, contempteur féroce de l’islam, se fasse le défenseur du régime de Vichy et de Philippe Pétain qui auraient permis de sauver des Français juifs ?

À bien y réfléchir, il y a toutefois une différence par rapport aux années 1930 : celle de la faiblesse, voire de l’absence d’un mouvement intellectuel et politique d’ampleur à même de dresser une force contre cette hégémonie culturelle qui cherche à faire passer l’islam et l’immigration pour des périls majeurs.

 

 Julien  Laccasagne est professeur d'histoire-géographie au lycée international d'Alger.
Voir ses autres articles publiés sur ORIENT XXI (un site consacré au Proche et Moyen-Orient, mais aussi au (néo) colonialisme, à l'antiracisme...)
 
 
Migrations, fantasmes et contre-vérités
 
 

L’adoption du pacte de Marrakech par l’Assemblée générale des Nations unies (ONU), lundi 10 décembre, renvoie à bien des égards à l’actualité française. Ces derniers temps, une petite minorité des «gilets jaunes» a réussi à fortement rendre visible son absence de solidarité vis-à-vis de ressortissants étrangers. Tout comme une petite minorité des Etats membres de l’ONU a réussi à occuper l’espace médiatique en refusant d’adopter ce texte.

Un texte pourtant timoré, consensuel et non contraignant. Le contenu du «Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières» n’a rien de surprenant. L’idée fondatrice de ce texte est aussi simple que faussement naïve: la bonne «gestion» des frontières et des populations mobiles serait «bénéfique à tous», aux personnes comme aux Etats, à l’économie comme à la culture. S’entendre sur les mots et sur la mesure de la situation présente permettrait sans doute de mieux saisir le sens de cette déclaration d’intention ainsi que ses silences.

Pour gérer certains mouvements migratoires, de nombreux Etats ne respectent déjà plus la Convention internationale des droits de l’homme ou le principe de présomption d’innocence, contournent le droit d’asile et le droit maritime, sans parler de l’institutionnalisation des violences aux frontières et dans les multiples lieux d’enfermement des étrangers. Quand des textes officiellement contraignants sont bafoués de manière routinière par des services d’Etats, on peut légitimement douter de la capacité d’un texte non contraignant à faire changer les pratiques.

Idéologies au cœur du problème

Qu’il s’agisse des limites de la solidarité populaire ou de la bien-pensance élitaire, la question des migrations internationales divise. A toutes les échelles, il semble cependant plus rentable électoralement de pencher vers la fermeture des frontières plutôt que vers leur ouverture. Pour une raison simple, nous dit-on: les politiques nationalistes et xénophobes en matière de migration ne seraient que le reflet des opinions publiques. C’est un peu vite dit. D’autant qu’en l’occurrence les «opinions publiques» ne tombent pas du ciel. La séance d’attribution des prix de l’Académie française, le 6 décembre, vient nous le rappeler [1].

A ce titre, le premier des vingt-trois objectifs du pacte de Marrakech est louable: «Collecter et utiliser des données précises (…) qui serviront à l’élaboration de politiques fondées sur la connaissance des faits.» Louable ou naïf ? Car qui peut croire aujourd’hui que les politiques migratoires des Etats se fondent sur des «connaissances objectives» des faits plus que sur des idéologies politiques ? Et quand bien même, qu’est-ce que cela signifierait ? Les liens entre faits, idéologies et politiques constituent pourtant le cœur du problème – comme celui du pacte. Une récente polémique hexagonale nous le rappelle.

En France, le débat autour de la «théorie» de la «ruée vers l’Europe» a animé l’actualité médiatique des derniers mois, avant de tourner au «bras de fer» entre «deux spécialistes des migrations africaines». D’un côté, l’essayiste Stephen Smith, ancien journaliste [auteur de La Ruée vers l’Europe. La Jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, 2018]. De l’autre, l’universitaire François Héran, désigné pour l’occasion «sommité de la démographie». Deux hommes, deux points de vue, deux camps. Chacun étant invité à choisir le sien. [Voir à ce propos l’article de François Héran paru dans Libération du 9 octobre 2018 ; le 11 octobre 2018, Guillaume Erner, dans son édition matinale sur France Culture, recevait François Héran; enfin, toujours sur France Culture, Hervé Gardette organisait un débat dans l’émission «Du grain à moudre», le 10 décembre 2018, entre Stephen Smith et François Gemenne, auteur, avec Pierre Verbeeren, de Au-delà des frontières: pour une justice migratoire, Ed. Espace de libertés, 2018]

Validité scientifique

Or, ce débat-duel soulève des questions qui dépassent justement la seule validité scientifique de la thèse principale du livre. Une thèse qui peut se résumer ainsi: selon Smith, la croissance démographique du continent africain va entraîner des migrations massives de populations à destination de l’Europe. D’après lui, 25 % de la population européenne sera d’origine africaine en 2050. D’après les démographes de l’ONU et du Fonds monétaire international (FMI), et d’après Héran, cette proportion sera d’environ 3 % à 4 %. L’écart entre ces deux prédictions est grand, tout comme celui qui sépare la nature des «points de vue» qui s’opposent ici entre celui d’un ancien journaliste qui se présente comme «démographe» alors qu’il n’a aucune formation en démographie, et celui d’un représentant de la démographie académique par excellence.

Mais si l’on ne peut rien affirmer avec certitude à cette échelle temporelle et spatiale, il n’en demeure pas moins que la projection de Stephen Smith est invraisemblable au regard de l’état actuel des connaissances scientifiques sur les migrations africaines, là où celle de François Héran est plausible, voire probable. La différence est fondamentale. Ce n’est pourtant pas cela qui m’intéresse ici, mais plutôt trois autres éléments qui me semblent hautement révélateurs de ce qui se joue et se révèle à travers cette controverse autour de la «connaissance des faits», dont parle justement le pacte de Marrakech.

Le problème que pose l’ouvrage de Smith ne réside pas tant dans son contenu que dans le label qui est apposé dessus. Tout auteur est libre de faire un livre pour partager ses peurs et ses phobies, sans avoir à se justifier. On peut appeler cela une fiction ou un essai politique. Mais pas un ouvrage scientifique. Lorsque Smith tente de légitimer ses opinions personnelles avec des arguments supposément scientifiques, là commence le mensonge. Car les sciences sociales ont leurs règles, leurs méthodes, leurs rigueurs, qui déterminent leur validité en tant que tel. S’en revendiquer, c’est accepter cela.

 

Scénario parmi d’autres

Quand on dit haut et fort qu’on joue au foot, on ne prend pas le ballon avec les mains pour aller marquer un but. Ou alors on reconnaît qu’on joue à un autre jeu. Ici, c’est pareil. Quand Stephen Smith se présente en tant que «démographe», «professeur d’université», auteur d’un livre de «géographie humaine», sans jamais soumettre sa démonstration aux règles du jeu, alors il y a triche.

La polémique autour du livre porte sur les chiffres: va-t-on voir «150 millions d’Africains embarquer pour l’Europe d’ici à 2050», comme l’écrit Smith. Certainement pas. Sous le feu de la critique, Smith reconnaît lui-même qu’il ne s’agit là que d’un scénario possible parmi d’autres. Ce n’est pourtant pas un hasard si ce scénario est celui que suggère le titre de l’ouvrage et qui est développé tout au long du livre.

Ce n’est pas un hasard si ce scénario est celui que Smith a systématiquement mis en avant lors des innombrables interviews qu’il a données et qui ont permis à sa théorie de la ruée vers l’Europe de prendre son envol. Ce scénario quantifié est bien celui qui s’accorde le mieux avec l’idéologie du livre. Car ces chiffres qui induisent le lecteur en erreur sont interprétés, qualifiés, commentés par l’auteur.

Connaissance des faits

Et c’est là que l’ouvrage prend tout son sens. En dehors de tout vernis scientifique, Smith plonge son lecteur dans un imaginaire anxiogène en parlant de «ruée vers l’Europe», de «bombe démographique» ou de «raz de marée migratoire». Puis il explique sans ambages que «l’immigration massive de jeunes Africains n’est ni nécessaire ni utile», et que la simple «présence» d’étrangers noirs et arabes en Europe ne manquera pas d’importuner les Européens «de souche», blancs. Voilà donc ce qui pose problème à Stephen Smith.

Comment un tel ouvrage a-t-il pu être ainsi glorifié par la presse et par des institutions prestigieuses, devenir un succès de librairie, et influencer le débat public ? Car il en faut des réseaux et des soutiens pour qu’un tel livre reçoive en quelques mois un prix de l’Académie française, le prix de la Revue des deux mondes, et le prix du livre de géopolitique de l’année. Ces institutions, en récompensant ainsi l’ouvrage de Smith, ont indéniablement participé de la légitimation de son contenu, de sa médiatisation et de sa diffusion. Sans que jamais les membres de ces jurys n’aient à s’en expliquer.

 

La connaissance des faits qu’appellent de ses vœux les signataires du pacte de Marrakech est une chose. Leur interprétation – jamais neutre – une autre. Mais le processus qu’il faut interroger aujourd’hui est indéniablement le processus de valorisation et de diffusion de livres dont la faiblesse scientifique et l’idéologie délétère sont manifestes, et qui pourtant font «évoluer la manière dont les migrations sont perçues» (objectif no 17) – peut-être pas dans le bon sens. Car c’est bien la question des idéologies et de leur légitimation qui est en jeu. Ce qui rappelle les difficultés qu’ont les sciences sociales à imposer dans l’arène médiatique et politique des arguments sérieux sur des sujets complexes et sensibles. (Tribune publiée dans Le Monde, en date du 18 décembre 2018)

Julien Brachet est géographe, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne.

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[1] Stephen Smith a reçu pour son ouvrage La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, 2018, la Médaille de vermeil, Prix d’Académie délivré par la Fondation Le Métais-Larivière, «destinée à récompenser les ouvrages d’importance particulière».

 


Julien Brachet est chercheur à l’Institut de Recherche pour le Développement (UMR DevSoc, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Julien Brachet étudie les dynamiques politiques et les circulations humaines et marchandes au Sahel et au Sahara, où il a effectué plusieurs années de recherches de terrain. Il a également enseigné et mené ses recherches dans les universités de Niamey, N’Djaména et Oxford. Il est co-rédacteur en chef de la revue Politique africaine.

 



04/01/2019

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