Vigilance Isère Antifasciste

Vigilance Isère Antifasciste

Y a-t-il un nouveau Front national ? par Jean Yves Camus, février 2011

Article paru dans la revue  du  LEM "Lieu d’études sur le mouvement des idées et des connaissances" (créée par le PCF) :

Combattre le Front National de Marine Le Pen

 

Sommaire :

 

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Y a-t-il un nouveau Front national ?

 

Par Jean-Yves Camus. Février 2011

Jean-Yves Camus est politologue, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe. Il a dirigé et collaboré à plusieurs ouvrages collectifs dans le cadre du Centre européen de recherche et d’action sur le racisme et l’antisémitisme.

 

A la limite, la question ne se pose plus. A partir du moment où les médias distillent à longueur de journée que celui qui est en face de nous est nouveau, peu importe que ce soit vrai ou non puisque d’une certaine manière, depuis le congrès de Tours, donc depuis le 15 janvier, dans la tête des gens et dans la tête des commentateurs politiques, le FN est nouveau. Il est nouveau et il lui est d’ailleurs accordé une place qui semble singulièrement disproportionnée avec ce qu’il représente. Vous avez sans doute vu hier, dans les bandeaux défilant des grandes chaînes de télévision - en tout cas les deux que j’ai regardées qui sont des chaînes d’information en continu que le discours de politique étrangère du Président de la République était commenté, si je puis dire, par Marine Le Pen. Or, il n’y avait pas de raison essentielle que durant toute la soirée nous ayons la réaction de Marine Le Pen au discours du Président. Ceci est donc déjà le signe que le FN apparaît aux yeux des commentateurs politiques comme une force importante pour les années à venir, en tout cas jusqu’à la présidentielle de 2012. Là encore, peu importe que le résultat confirme ou infirme ce fait-là. Dans les têtes aujourd’hui, Marine Le Pen fait déjà figure d’autre chose que présidente d’une formation marginale. C’est évidemment à mettre en rapport avec la situation qui prévalait après l’élection présidentielle de 2007.

 

« Attention, il ne faut pas trop vite enterrer la bête »

Le Président de la République ne s’en étonnera pas, mais une immense majorité des commentateurs nous disait bien imprudemment que le FN était fini. Je ne tire pas de fierté particulière à avoir raison, mais j’avoue que je ne suis pas mécontent d’avoir fait partie de ceux qui, à l’époque, disaient : « Attention, il ne faut pas trop vite enterrer la bête. » Je crains que nous nous retrouvions au soir du premier tour des cantonales avec un FN qui soit en position de se maintenir dans un nombre non négligeable de cantons, et ce malgré le relèvement du seuil d’accès au second tour qui sera un problème pour le FN. Il ne manque pas de le faire remarquer d’ailleurs. Précision utile, là encore, en admettant qu’il puisse se maintenir au sein d’un nombre important de cantons, il pourra clamer de bon droit que c’est un succès. Par contre, s’il ne le peut pas, cela ne sera pas une défaite particulièrement importante. Il évoquera en effet le fait que Marine Le Pen n’est dans le fauteuil que depuis le 15 janvier et que par conséquent il n’a pas eu le temps de faire sa mue. C’est une idée qui n’est d’ailleurs pas entièrement fausse car cela ne fera, il est vrai, que deux mois. D’autre part, l’argument du FN sera surtout que le Président de la République a changé la règle du jeu en cours de route, ce qui est exact. Par conséquent, il pourra affirmer que s’il n’a pu accéder au second tour c’est tout simplement parce qu’une réglementation inique l’en a empêché et que cette réglementation était évidemment destinée à lui nuire et à le marginaliser. Nous retomberons donc sur le vieux discours du FN comme victime qui fonctionne assez bien.

 

Recomposition et mue idéologique de l’extrême droite en Europe

J’aimerais préciser également, et cela n’est pas sans rapport avec ce que j’ai à vous dire ce soir, que je ne suis pas spécialiste du Front national mais des mouvements d’extrême droite en Europe. Or, même si ce n’est pas l’objet de notre discussion de ce soir, il y a sans doute un arrière-plan fondamental à la situation plutôt favorable du FN et des sondages le concernant. C’est véritablement un phénomène européen nouveau, important et durable. Il s’agit d’une transformation profonde de ce que nous nommons de manière un peu imprécise l’extrême droite, qui se recomposent autour, d’une part, de l’abandon du vieux logiciel néofasciste ou néonazi devenu extrêmement marginal aujourd’hui partout en Europe et, d’autre part, de quelque chose qui tient plutôt des droites populistes, xénophobes et radicales. C’est loin d’être la même chose.

Qui réussit électoralement en Europe actuellement ? Ce ne sont pas les petites formations qui continuent à faire de la politique pour témoigner et raviver la flamme de ce que fut l’extrême droite des années 50, 60 et même 70. Ce sont des formations qui, au fond, sont des partis de droite, des partis de droite « mainstream » et acceptés comme tels.

C’est l’Union Démocratique du Centre en Suisse où il y aura des élections législatives au mois d’octobre et où tous les commentateurs s’accordent à dire que la barre des 30 % lui est parfaitement atteignable.

C’est le phénomène Wilders, fondateur du PVV (Parti pour la liberté) aux Pays-Bas et j’attire votre attention sur le fait que si vous dites à un politologue hollandais, même extrêmement à gauche, que Geert Wilders est un représentant de l’extrême droite néofasciste, il vous regardera avec des yeux de merlan car cela ne correspond pas du tout à son image. Il fut pendant huit ans l’assistant parlementaire de F. Bolkestein puis député du VVD, parti libéral. Par conséquent, c’est autre chose.

Ce sont les partis populistes et xénophobes scandinaves. Là aussi, même remarque, lorsque je parle avec mes collègues suédois, danois ou norvégiens, je ne parviens pas à faire comprendre que nous classons le Parti du progrès norvégien (25 %) et le Parti du peuple danois à l’extrême droite car, je cite l’expression danoise ce sont des « nouvelles droites ». De nouvelles droites par opposition aux vieilles droites libérales, traditionnelles et conservatrices souvent très marquées par la religion.

Le principal problème que nous pose ce phénomène sur le plan européen, et en partie vrai pour le Front National également, est l’utilisation par ces partis de références qui étaient traditionnellement perçues comme des références progressistes.

A savoir : la demande de davantage d’État ou du moins la demande de non-démantèlement de l’État. Certes, avec des variantes, des éclipses dans la demande d’État mais tout de même. C’est la question de la liberté d’expression, celle de l’égalité des sexes et nous voyons bien comment cette question a été retournée notamment contre l’Islam ou contre les populations assimilées à l’Islam. Il s’agit aussi de la demande d’égalité des droits pour les minorités pouvant être des minorités religieuses. Ainsi, Monsieur Wilders aux Pays-Bas fait campagne sur le thème de la minorité juive, victime d’une nouvelle forme d’antisémitisme qui provient des populations musulmanes immigrées. C’est au nom des droits de la minorité juive opprimée par l’Islam qu’il faut s’opposer à l’Islam. Cela peut concerner également les droits des minorités sexuelles. Là aussi, nous voyons bien comment Pim Fortuyn, aux Pays-Bas toujours, dès son irruption dans le paysage politique en 2000, a réussi à faire admettre qu’il était lui, homosexuel déclaré, un adversaire de l’Islam car c’était précisément une religion - la seule religion, disait-il - qui n’a pas fait son aggiornamento sur la question du droit des minorités sexuelles.

Cela peut encore être le droit des femmes. Nous avons bien vu comment, lors d’un événement même mineur : les fameuses assises contre l’islamisation qui se sont déroulées à Paris le 18 décembre en présence d’Oskar Freysinger (dirigeant de l’UDC suisse) la question de la filiation entre féminisme et opposition à l’Islam était au coeur des débats avec, à la tribune, des femmes que nous avons connues au coeur du combat féministe des années 70. Elles expliquaient qu’au nom de ce combat et de leur engagement progressiste, elles étaient aujourd’hui aux côtés de forces qui sont incontestablement des forces d’extrême droite, dans l’opposition non plus à l’islamisme, ce qui est en soi un débat légitime que nous pouvons avoir entre nous, mais à l’Islam. C’est-à-dire à la présence, sur le sol français, d’un Islam visible comme peuvent l’être toutes les religions et de personnes se réclamant de l’Islam. Voilà donc à peu près la nouvelle problématique sur le plan européen.

C’est dans celle-ci que s’inscrit le Front national, avec toutefois une petite variante. Nous avons l’habitude, pratiquement unanimement, au sein du cercle des spécialistes des extrêmes droites, de considérer qu’avec le FPE autrichien et le N-VA flamand, le FN est un des partis d’extrême droite en Europe qui n’a pas encore totalement achevé sa mue idéologique. C’est-à-dire qu’il est encore, par certains aspects, une extrême droite traditionnelle. Aujourd’hui, la véritable question est de savoir jusqu’où Marine Le Pen voudra aller et jusqu’où elle pourra pousser la mue du FN. Car il ne suffit pas en effet de le vouloir, il faut encore que ce qu’elle va tenter d’impulser comme modifications du logiciel idéologique à l’intérieur du parti soit acceptées par l’immense majorité des élus locaux et des militants. Cela n’est pas gagné d’avance, car le rapport de force qui a prévalu à Tours n’est pas aussi lâche qu’on a bien voulu le dire. Etat du parti et rapports de forces au sein du FN.

Je ne rentrerai pas dans la technique électorale du FN qui est en elle-même assez compliquée, mais il faut savoir par exemple qu’au sein des instances dirigeantes du Front, il existe un cinquième des personnalités qui sont cooptées par le Président. Si nous retirons le nombre de personnalités cooptées du total des membres du Comité central, nous arrivons à un rapport de force qui est d’à peine 60 / 40. Lorsqu’une minorité pèse 40 % dans l’appareil d’un parti, surtout si il y a des militants actifs et un peu structurés, elle peut empêcher énormément de choses. Déjà, à l’intérieur, cela se passe plutôt mieux que ce que nous prévoyions, mais cela peut, si l’aggiornamento va un peu plus loin, devenir difficile. Pourquoi cela se passe-t-il mieux que ce qui était prévu ? Simplement parce que Bruno Gollnisch a fait preuve d’une souplesse d’échine tout à fait particulière qui s’apparente d’ailleurs à un suicide car en fait, nous nous attendions à ce qu’il ait une réaction face à sa défaite et aux bidouilles qui l’ont permise. Il y a eu, visiblement, manipulation du résultat. Je ne reviendrai pas là-dessus mais finalement il s’est couché une nouvelle fois comme il l’avait déjà fait avec Jean-Marie Le Pen. Pourquoi ? Certains affirment qu’il a d’autres intérêts dans la vie et que, dans le fond, il n’est pas un leader. C’est possible et peut-être que cela ne l’a jamais vraiment intéressé de tenir le manche. La seconde possibilité, car finalement il n’est pas totalement idiot en matière politique, est qu’il attend que la stratégie de Marine Le Pen aboutisse à un échec. L’idée des partisans de Bruno Gollnisch serait de donner du temps au temps, voir comment tout cela se mettra en place et compter sur un échec aux cantonales et surtout aux législatives. L’échec n’est pas tant le résultat final que la différence qu’il y aura entre les sondages que nous avons actuellement qui donnent 19 % d’intentions de vote à Marine Le Pen, ce qui est considérable, et le résultat qu’elle fera véritablement. Bruno Gollnisch pense que si elle reste à 18, voire 19 % d’intentions de vote jusqu’au scrutin et qu’elle atteint environ 15 % de votes effectifs, il pourra ainsi clamer à ce moment-là : « Vous voyez, sa stratégie de modernisation a échoué. » A ce moment-là, il compte récupérer la mise. Cela me paraît une stratégie extrêmement hasardeuse. Il ne faut pas se raconter d’histoire, même avec 15 ou 16 % en 2012, alors que le FN était considéré comme mort en 2007, cela restera quand même un bon score.

C’est un problème que ce parti ai survécu à toutes les stratégies politiques et médiatiques mises en place depuis le milieu des années 80 pour tenter de le ramener à un étiage normal. Nous ne savons plus ce qui est normal en termes de présence de l’extrême droite dans notre pays. Nous avions l’habitude de considérer qu’en France il y avait un étiage naturel d’environ 5 % pour l’extrême droite. Lorsque nous le dépassions, il y avait franchement un problème. Nous sommes, depuis le milieu des années 80, au-dessus de l’étiage de 10 % et fréquemment entre 12 et 15 % de manière assez stable. Un noyau dur s’est enkysté. Un noyau dur d’électorat frontiste et toutes les stratégies ont finalement échoué à faire retomber cela. Aussi bien la stratégie de course à l’échalote qu’a entamée le Président de la République - qui a d’ailleurs été entamée avant lui - que la stratégie consistant à ignorer le FN et à ne pas faire de lui l’objet de référence ou le centre de gravité de la vie politique. La réalité, c’est que nous ne savons pas très bien comment nous y prendre. La réalité c’est que nous avons un parti qui, tout en n’étant pas au mieux de sa forme pour des raisons que je vous expliquerai dans 30 secondes, parvient quand même aujourd’hui à capitaliser 19 % des intentions de vote.

Petit rappel : une quinzaine de jours avant la présidentielle de 2002, nous avions été quelques-uns autour de Pascal Perrineau à tirer le signal d’alarme car nous étions à 13 % d’intentions de vote pour Le Pen père. Nous nous sommes retrouvés avec 16 %. Nous tombons ensuite dans un débat de spécialistes et de techniciens des sondages afin de savoir si les 19 % que nous avons aujourd’hui pour Marine Le Pen ne sont pas le résultat du changement des coefficients de redressement des sondages que la plupart des instituts ont adoptés pour rectifier la sous déclaration chronique des intentions de vote pour le FN. Après 2002, les instituts de sondage se sont aperçus qu’ils s’étaient quand même bigrement plantés sur le décalage d’intentions de vote pour Le Pen, les coefficients de redressement ont donc été modifiés de façon à ce qu’aujourd’hui nous aboutissions très certainement à une meilleure prise en compte du vote frontiste. Or, nous ne savons toujours pas si nous sommes encore en sous-estimation ou si au contraire, nous n’avons pas surévalué, de façon à ce qu’aujourd’hui les 19 % d’intentions de vote qu’affiche le dernier sondage pour Marine Le Pen ne soient pas finalement un peu moins. L’avenir tranchera. Nous sommes devant un problème qui est pour l’instant insoluble.

 

Pourquoi ce parti n’est-il pas au mieux de sa forme ?

Premier point. Il n’a pas d’argent. Il n’a pas épongé ses dettes, il n’a pas cédé son siège, donc pas d’argent.

Deuxième point. Il manque de militants. Le point de référence que nous avons est au moment de la scission de 1998 : 42 000 militants. Là, nous avons un chiffre fiable car à l’époque la justice s’était mêlée de la scission « mégrettiste » et avait ordonné au Front de lui remettre les listings d’adhérents à jour de leur cotisation. Le juge avait donc compté : il y en avait 42 000. Aujourd’hui, le FN fait cocorico en affirmant qu’il atteint les 60 000 militants. Bien évidemment, cela est faux. Pour le congrès de Tours, le chiffre communiqué par Le Pen était de 32 000. Cela n’est pas vrai non plus. Ils se sont d’ailleurs ravisé huit jours plus tard en annonçant le chiffre de 22 000, y compris le volant d’adhésion de dernière minute que Marine Le Pen a engrangé entre le débat chez Arlette Chabot et le jour de la clôture du scrutin. Scrutin qui était, je vous le rappelle, un scrutin par correspondance. Disons qu’il y a sans doute aux alentours de 20 000 militants, dont pas mal d’adhérents de dernière minute dont nous ne savons pas très bien s’ils resteront, c’est-à-dire s’ils passeront les cantonales. C’est peu et lorsque nous regardons la carte de représentation militante du FN, nous voyons qu’elle est singulièrement pleine de trous. Le FN est actif dans de nombreux départements mais absolument inactif dans une bonne partie des autres. Il est à ce point inactif que, une fois encore cela est habituel depuis les années 80 - il a été obligé de chercher des candidats aux cantonales par petites annonces et en faisant appel à des candidatures sur Internet. C’est le signe d’une vitalité assez moyenne. Cela n’empêche que dans les départements où il n’y a pas de rupture, nous avons un FN qui, sur le seul nom du parti et auparavant sur le seul nom de Jean-Marie Le Pen, réussit à dépasser la barre des 10 %. C’est un peu le phénomène que nous constatons dans le Sud-Ouest où, dans un certain nombre de départements, il y a un parti qui n’est pas vivace et malgré tout, un vote. Un vote pour « la marque Le Pen » et c’est ce qui a déterminé le fait que Marine Le Pen succède aussi facilement à son père. Le nom en lui-même était un sésame pour l’élection.

 

Répondre au vote Front national

Là où les choses deviennent un peu plus compliquées, c’est que pour répondre au vote FN, car nous sommes quand même dans une période électorale, il convient de voir où nous faisons campagne. Ma grande idée, qui n’est pas uniquement la mienne, est de dire qu’il y a des constantes sociologiques lourdes dans l’analyse du vote frontiste, des choses que nous retrouvons en moyenne partout au plan national. Mais il y a également des électorats locaux. Il y a des spécificités locales. Il faut savoir ajuster les thèmes sur lesquels nous faisons campagne et ajuster notre propagande de campagne à la manière dont le Front fait sa propre campagne.

Il est en effet très clair que le FN de Lorraine, de Champagne-Ardenne et du Nord-Pas-de-Calais, en termes sociologiques et en termes d’organisation de force militante, n’est pas du tout le même qu’en région PACA. Il ne s’agit pas du même électorat. Pour résumer, nous avons un électorat plutôt ouvrier, classes moyenne et inférieure dans des régions touchées par la dés-industrialisation dans le quart nord-est du pays et nous avons un électorat davantage classe moyenne voire supérieure, retraités, professions indépendantes, patrons de PME autour de l’arc méditerranéen. Région dans laquelle il faut ajouter une spécificité pied-noir. Il convient d’être très prudent lorsque nous utilisons ce terme, car tous les pieds-noirs ne sont pas de droite. Cela dit, nous avons incontestablement, entre Perpignan et Menton, des thèmes qui résonnent d’une autre façon. Il est nécessaire de se positionner, par exemple, par rapport à la question de l’immigration et aux éventuelles conséquences en termes de flux migratoires de ce qu’on appelle les révoltes arabes, les gens réagiront différemment à Strasbourg ou à Charleville-Mézières.

D’autre part, il y a le « nouveau discours » de la nouvelle présidente du FN. Ce nouveau discours est compliqué à décoder car nous avons remarqué une assez grande différence entre le discours inaugural si je puis dire, que Marine Le Pen a prononcé le 16 janvier à Tours et ce qu’elle a raconté ensuite. Le discours qu’elle a prononcé après avoir été élue, nous l’avons tous lu, décortiqué, retourné dans tous les sens, nous n’y comprenons rien.

Nous avons l’impression très claire - lorsque je dis « nous », il s’agit d’une espèce de collectif qui vaut pour les petites dizaines de personnes s’intéressant régulièrement à ces questions - que ce discours est un « copier-coller » - c’est une pratique habituelle - de passages écrits par des personnes différentes qui représentent chacune une idéologie différente et nous ne voyons pas très bien la cohérence de tout cela. L’impression prédominante est tout de même un discours centré sur le retour de l’État, sur la rupture avec l’aspect ultra-libéral assez classique du programme frontiste confirmé par la décision de réécrire la partie économique et sociale du programme frontiste de 1997 qui était jusqu’ici en vigueur.

C’est très clairement aussi une rupture dans l’expression, dans la mesure où, pour la première fois, Marine Le Pen fait référence à la République. « Vive le Front national, vive la République, vive la France ! » C’est la formule de clôture du discours et c’est la première fois que « vive la République » est incluse dans la formule de clôture. Auparavant, elle était simplement « Vive le Front national, vive la France. » Nous avons également cette référence extraordinaire à la Résistance qui arrive 24 heures après un discours de Jean-Marie Le Pen qui parlait du « mythe de la Résistance ». Vous voyez le changement. Nous avons une référence au Hussard noir de la IIIe République et un couplet sur la laïcité. Couplet qui, lorsque nous l’analysons, pose évidemment des quantités de questions car il est assorti d’une grande restriction dans la notion de laïcité par rapport à une religion spécifique. Mais dans la tête des gens, ce qui reste pour l’instant c’est que Marine Le Pen tient un discours laïque car les médias l’ont présenté ainsi. Je peux dire qu’elle tient le discours le plus laïque peut-être en compétition avec Jean-Luc Mélenchon. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas entendu de voix dissonante, de voix qui analyse le pseudo-discours laïque de Marine Le Pen.

Il y a également un couplet xénophobe assez classique et repris ailleurs qu’au FN mais sur lequel, je le rappelle, Marine Le Pen a un avantage que même le Président de la République n’a pas l’air de saisir, c’est l’avantage de l’antériorité. Le FN pourra dire et il aura raison, qu’en 1984 ils placardaient sur les murs des villes une affiche dont certains d’entre vous se souviennent peut-être. Elle était verte, d’un beau vert islamique si je puis dire et elle portait le slogan suivant : « Dans 20 ans la France sera une république islamique. » C’était au moment le plus fort d’un certain nombre d’attentats extrêmement importants au Liban et ce fut le thème d’une autre affiche : « Aujourd’hui Beyrouth, demain Paris » en 1985, 86. Donc à un moment donné, si le Président de la République et le gouvernement s’excitent trop sur cette question, Marine Le Pen leur demandera des droits d’auteur car voilà en effet 25 ans qu’ils ont ce discours. Cette idée qu’ils ont précédé le mouvement et qu’ils sont donc légitimes restera dans la tête de leur électorat. Les autres viennent sur ce terrain-là parce que le Front a eu l’antériorité et impose cet agenda-là.

Par ailleurs, d’autres choses sont extrêmement intéressantes mais elles sont, selon moi, des erreurs stratégiques de la part du FN ; notamment ce positionnement sur les questions d’écologie avec un langage assez abscons lorsqu’il s’agit de relocalisation des emplois ou d’écologie profonde pour certains dirigeants du parti. Je ne sais si ces sujets sont susceptibles de mobiliser les foules sur les marchés pendant les cantonales, mais cela prouve que Marine Le Pen cherche à trouver des thématiques nouvelles et à étendre son champ idéologique. Cela a néanmoins l’air de fonctionner puisque nous avons vu dans les sondages concernant la cote de popularité de Marine Le Pen que celle-ci était davantage positive que celle de son père. Il y a véritablement un tabou qui a sauté. Une partie de l’électorat appartenant aux classes moyenne et supérieure, possédant un niveau d’études et de revenus plutôt élevés et qui estimaient que Jean-Marie Le Pen était finalement un grossier personnage, un peu borderline quand même. A présent, avec Marine Le Pen, ils peuvent avancer. Parce que c’est une femme, parce qu’elle a 42 ans, parce que tout le monde la trouve plus fréquentable. En termes de cote d’amour auprès du public, il y a incontestablement un mieux et il y a aussi un mieux en termes d’intentions de vote. Mais là aussi, ne tombons pas dans le piège, nous sommes encore à plus d’un an de la présidentielle et nous n’avons pas le casting. C’est ce que je répète à longueur de temps, tant que nous n’avons pas le casting, nous ne pouvons pas dire véritablement quel sera le résultat du premier tour. Pourquoi ? Parce que l’un des facteurs de l’accession de Le Pen au second tour en 2002 fut le nombre de candidats. C’est mathématiquement parce qu’il y a eu 16 candidats au premier tour de 2002 que le seuil d’accès au second tour a été plus bas que d’habitude et cela est fondamental. En 2002, rappelons-nous, les deux candidats des formations majeures ont réalisé un score en dessous de tout. Nous avions un premier ministre sortant et un président de la République sortant qui étaient en dessous de la barre des 20 %. C’est l’une des raisons de l’accession de Le Pen au second tour. Cela se renouvellera-t-il ? Dans l’état actuel des choses, j’ai tendance à penser que nous allons plutôt vers un second tour classique d’opposition droite/gauche. Mais encore une fois, tant que nous n’avons pas la certitude que Nicolas Sarkozy sera le candidat de la droite et tant que nous n’avons pas le nom du candidat ou de la candidate du Parti socialiste, il est très compliqué d’établir des pronostics.

 

2012. Sarkozy, Le Pen et l’union de toutes les droites

Je reviens sur Nicolas Sarkozy. Cela détermine assez largement la chute de mon intervention. S’il est le candidat de l’UMP à la présidentielle de 2012, je pense qu’il a encore, malgré tout, la capacité et le charisme, il ne s’agit pas d’un jugement de valeur sur le bonhomme mais un jugement objectif, il a encore dans son camp un certain charisme - je pense qu’il a la possibilité de contenir Marine Le Pen.

Mais le problème se situe dans ces deux cas : Un. Nicolas Sarkozy perd. S’il perd, je pense que nous verrons se reproduire ce qui s’est déjà produit après la présidentielle de 1981. Que s’est-il passé après 1981 ? Une analyse très fréquente à droite, y compris chez des gens qui n’étaient pas des anciens d’Occident ou d’Ordre Nouveau. Je pense à quelqu’un comme Jacques Toubon qui disait à l’époque : « Si nous avons perdu, c’est parce que nous n’avons pas été assez à droite, que nous n’avons pas fait l’union de toutes les droites. » Je rappelle ce phénomène extraordinaire : En 1982, Patrick Buisson qui était à l’époque un journaliste de Minute assez obscur, sortait un truc que nous trouvions dans tous les kiosques qui s’appelait le Guide de l’opposition. Il s’agissait d’un grand volume qui comportait près de 200 pages et qui, région par région, département par département, ville par ville, donnait l’adresse et les coordonnées de toutes les structures de droite qui existaient, depuis le RPR d’alors jusqu’au FN. L’idée a un peu fait son chemin. Je pense que si la droite perd en 2012, elle peut refaire son chemin avec cette idée-là.

Deux. En 2012, ça passe quand même. Marine Le Pen a 42 ans. Cela signifie qu’étant né en 1968, elle peut jouer sans état d’âme, non seulement le coup de 2012 mais également le coup d’après, c’est-à-dire 2017. En 2017, elle sera une candidate d’autant plus crédible car elle sera plus jeune que Nicolas Sarkozy lorsqu’il a été élu et celui-ci le fut à un âge extraordinairement jeune pour un président de la République française. Conclusion, elle peut jouer 2012, 2017 et 2022. En 2017, je ne vois pas comment les candidats qui nous sont présentés actuellement comme successeurs possibles, c’est-à-dire Jean-François Copé, Xavier Bertrand, Jean-Louis Borloo, pourront avoir la même capacité d’entraînement, le même charisme, le même volontarisme, la même omniprésence, le même « vibrionnisme » qui caractérisent Nicolas Sarkozy. Mais je peux me tromper.



14/01/2012

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